Bulle d’époque 

Posée sur l’herbe d’un ancien haras du Vexin, une maison Bulle six coques signée Jean-Benjamin Maneval renaît sous la main de Dorothée Meilichzon. 

Une réalisation rétrofuturiste de 36 mètres carrés, orchestrée par le studio KIF, où le polyester moulé des années 1960 retrouve une seconde vie au rythme de la moquette orange et du marbre Arabescato.

Au cœur du Vexin, dans le calme végétal d’une ancienne propriété équestre, une silhouette ovoïde émerge des herbes hautes comme une vision d’avenir venue du passé. Cette construction de polyester armé, percée de larges ouvertures en plexiglas, n’a rien d’un caprice contemporain : elle appartient à un pan singulier de l’histoire de l’architecture française, une utopie domestique signée Jean-Benjamin Maneval, architecte et urbaniste français qui esquissa les premiers dessins de sa maison Bulle en 1963. Pensée comme une réponse expérimentale à la question du logement de villégiature, fabriquée en série entre 1968 et 1970, la Bulle six coques s’inscrivait dans la grande discussion moderniste sur la préfabrication, l’ergonomie et l’abolition des fondations. Maneval, à qui l’on doit également des projets d’urbanisme dans la France des Trente Glorieuses, défendait une logique organique : la forme d’œuf, disait-il en substance, appartient à la nature, à la cellule vivante, aux organes biologiques. L’angle droit, lui, relèverait d’une commodité technique, d’une convention dont il fallait s’affranchir pour rapprocher l’habitat des principes du vivant.

Cinquante ans plus tard, cette ambition demeure étonnamment intacte. En 2014, un collectionneur a acquis aux enchères une authentique maison Bulle de 1968, qu’il a ensuite installée sur son domaine familial du Vexin, dans les murs d’un ancien haras devenu théâtre d’une rêverie architecturale. Coque vide à l’achat, conçue à l’origine sans mobilier, la Bulle attendait son scénario intérieur. La direction artistique a été confiée au studio créatif interdisciplinaire KIF, fondé par Guillaume Furet et Mélissa Louis, dont la vocation consiste précisément à organiser le dialogue entre artistes, designers et artisans. Leur intuition ? Concevoir cet objet rare comme une suite d’hôtel posée en pleine nature, en faire une capsule de convivialité plus qu’une résidence, un lieu de réception plutôt qu’un habitat fonctionnel. Pour donner vie à cette vision, ils ont sollicité Dorothée Meilichzon, fondatrice du studio CHZON, dont le style s’est imposé ces dernières années dans l’hôtellerie et la restauration parisiennes par sa précision graphique et son goût des références savamment recomposées. 

Face à cette page blanche d’un genre très particulier, la designer s’est imposé une discipline : suivre l’idée de Maneval plutôt que la contredire. Chaque meuble a été conçu pour évoquer le double arrondi de la coque, dans le refus assumé de l’angle droit. Le mobilier sur mesure adopte ainsi la même logique courbe que l’enveloppe, dans une forme de mimétisme structurel qui efface la frontière entre contenant et contenu. Ce parti pris transforme les six coques en autant d’espaces autonomes, chacun affecté à une fonction – dormir, se laver, se restaurer, recevoir, contempler – sans jamais rompre l’unité plastique de l’ensemble. Le dénominateur commun de cette continuité, c’est une épaisse moquette de velours orange brun qui recouvre le sol et habille le pied des courbes, extension tactile d’une palette résolument seventies revisitée. 

La coque-chambre, traitée comme un cocon, a reçu un tissu d’Edinburgh Weavers aux motifs ethniques tendu jusqu’au plafond, tandis que la coque-bar, recouverte d’acier inoxydable, joue la carte de la capsule spatiotemporelle. Une lampe Chimera de Vico Magistretti diffuse sa lumière laiteuse dans le séjour, faisant écho à un lampadaire d’Axel Chay placé face à la grande baie d’entrée. Une coque entièrement habillée de noyer rompt délibérément avec le polyester ambiant : sa porte coulissante dissimule un dressing menuisé, contrepoint chaleureux à la froideur futuriste des autres alvéoles. La salle de bain, enfin, développe la tonalité épurée de la bulle grâce à une mosaïque pastillée et un marbre Arabescato dont le veinage trouble répond aux nervures organiques de l’enveloppe extérieure.

Au centre du dispositif, deux poufs Mushroom de Pierre Paulin et une table entourée de quatre fauteuils vintage tiennent salon. La présence de Paulin n’est pas anodine : elle rattache la Bulle revisitée à une lignée française du design organique, celle qui sut imposer la sensualité de la courbe face à la rigueur du modernisme international. L’ensemble, photographié avec une retenue admirable par Karel Balas, ne cède jamais à la facilité du pastiche. La Bulle de Maneval n’est pas reconstituée comme une pièce de musée : elle est habitée, pérennisée, réécrite. L’intervention de Dorothée Meilichzon et de KIF revient à dire qu’un patrimoine moderne n’a de sens que s’il continue d’être interprété, qu’une architecture utopique du passé se mérite par l’usage et non par la conservation. Au pays des manoirs et des longères, ce minuscule vaisseau de polyester rappelle qu’une autre France existe, plus expérimentale, plus joueuse, plus poreuse à la fiction. Une France qui a osé, un instant, croire que l’on pourrait habiter dans un œuf – et qui, par la grâce de quelques regards justes, ose encore.

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