
Rien n’est jamais vraiment impossible pour Emmanuel Barrois. Non par goût de la prouesse ou du spectaculaire, mais parce que sa pratique repose sur une conviction profonde : chaque projet est l’occasion d’inventer une solution nouvelle, à condition d’accepter de déplacer les frontières entre les disciplines. Chez lui, la création naît toujours d’une recherche, d’une rencontre entre savoir-faire artisanaux, ingénierie avancée et technologies contemporaines.


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Autodidacte, Emmanuel Barrois ne vient ni de l’art ni de l’architecture. Son parcours initial, partagé entre l’agriculture et l’humanitaire, a façonné une manière très concrète d’aborder la création : attention aux usages, sens des responsabilités, goût pour les systèmes complexes. C’est par la restauration de vitraux qu’il entre en contact avec le verre architectural. Mais très vite, le cadre patrimonial lui paraît étroit. Le vitrail n’est pas, pour lui, un simple héritage à préserver : il peut devenir un élément remarquable de l’architecture contemporaine.
Sa pratique se construit alors comme une combinaison assumée de design, d’art, d’architecture, d’artisanat et d’ingénierie. Il revendique une circulation constante entre ces domaines. Il aime partir d’un produit industriel pour le façonner à l’aide de techniques artisanales, lui redonner une singularité, une précision, une sensibilité. À l’inverse, il adapte des techniques artisanales aux contraintes industrielles afin de leur permettre de changer d’échelle et de répondre aux exigences de l’architecture contemporaine. Cette mise en œuvre du « meilleur de l’artisanat avec le meilleur de l’industrie et de l’ingénierie » constitue le cœur de son atelier, lieu hybride que l’on pourrait décrire comme un dialogue permanent entre le Moyen Âge et le XXIe siècle.
Le projet du FRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur à Marseille, réalisé en 2013, apparaît comme l’un des révélateurs les plus clairs de cette démarche. Conçue avec l’architecte Kengo Kuma, la façade du bâtiment est pensée comme une peau de verre composée d’«écailles blanches ». Vu de loin, l’ensemble semble homogène, presque textile. Mais lorsqu’on s’en approche, chaque panneau révèle son unicité, ponctué d’une multitude de points d’émail blanc. Pour Kengo Kuma, ces points évoquent autant de photons constituant la lumière méditerranéenne : une lumière à la fois unique et multiple. Le verre n’est plus ici un simple matériau de surface ; il devient un dispositif capable de traduire une atmosphère et d’inscrire l’architecture dans son contexte lumineux et climatique.


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Avec Réflexions, œuvre profondément personnelle présentée dans le jardin du Palais-Royal à Paris en 2023, Emmanuel Barrois pousse cette logique encore plus loin. Monumentale, l’installation se compose de 8 tonnes de verre et de 6 000 mètres de prismes entremêlés, formant le premier échafaudage de verre de cette envergure au monde. Derrière l’évidence formelle se cache une prouesse technique : un système de petites étoiles d’inox, de nœuds discrets combinant fixation mécanique et collage, permettant de maintenir les barres de verre tout en garantissant une résistance à des vents de plus de 100 kilomètres-heure.
Là encore, l’ingénierie n’est jamais dissociée du sens. Structure provisoire par définition, l’échafaudage devient ici un motif conceptuel. Il évoque l’inachèvement, le processus, la construction permanente. Modulable, adaptable selon les lieux d’installation, l’œuvre se transforme sans se répéter. Le vitrail, traditionnellement synonyme de fixité et de durée, se trouve déplacé vers une logique de mouvement et de transformation. Dix pour cent du verre utilisé est issu du réemploi, inscrivant l’œuvre dans une réflexion contemporaine sur les ressources et les cycles de la matière.
Chez Emmanuel Barrois, cette exigence technique s’accompagne d’une conscience éthique forte. Contrairement à l’œuvre d’art, qui n’est pas destinée à tous, l’architecture s’impose au public. Elle est vécue, traversée, parfois subie. L’architecte et l’artisan qui participent à sa conception portent une responsabilité majeure : être à l’écoute des autres, des usages, des contextes culturels. Travailler pour l’architecture, c’est toujours participer à une aventure collective. Barrois compare volontiers l’architecte à un chef d’orchestre, coordonnant des compétences multiples au service d’un projet commun.
Passionné, Emmanuel Barrois ne cesse de chercher, d’expérimenter et d’affiner son savoir. Il puise autant dans l’héritage de grandes figures de l’architecture, comme Claude Parent, que dans la finesse de la culture japonaise, avec laquelle il entretient un lien étroit et durable. Son travail avance ainsi par strates, entre tradition et innovation, dans un mouvement continu où chaque projet devient une nouvelle étape de recherche.


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