
Chez Amoako Boafo, la peinture n’est jamais un geste isolé. Elle est traversée par des lieux, des voix et des mémoires qui dépassent largement la surface de la toile. Avec « I Bring Home with Me », l’artiste ghanéen ne présente pas seulement une nouvelle série de portraits : il déplace son monde, l’importe physiquement au sein de l’espace d’exposition. Son atelier d’Accra, ici reconstruit à l’échelle, n’est ni un décor ni une citation autobiographique, mais une extension de son processus créatif. L’exposition s’organise ainsi comme un territoire intime et partagé, où peinture et architecture se répondent pour rendre perceptible l’écosystème affectif, social et culturel de la création.

Conçue en collaboration avec l’architecte et designer Glenn DeRoche, cette reconstitution agit comme une matrice. Elle incarne ce lieu fondamental où se nouent histoires personnelles, influences culturelles et dynamiques communautaires. Chez Amoako Boafo, l’atelier n’est jamais un refuge solitaire. Il est un espace poreux, traversé par les autres, par les récits collectifs, par une mémoire vivante. En l’inscrivant au cœur de la galerie, l’artiste affirme que son travail naît dans une circulation constante entre l’intime et le commun, l’action individuelle et l’expérience partagée.
Les portraits qui jalonnent cet espace portent cette tension féconde. Le langage pictural d’Amoako Boafo, souvent rapproché des lignes sinueuses et de la rigueur expressive de l’Autrichien Egon Schiele, s’exprime par une épuration radicale. Les silhouettes sont isolées sur des fonds monochromatiques ou intensément colorés, jouant sur les contrastes et supprimant toute anecdote visuelle. Rien ne détourne le regard du visage, des postures, de la présence même des sujets. Les corps se tiennent droits, solennels, parfois traversés d’une sérénité presque hiératique, comme suspendus hors du temps.
Cette intensité tient en grande partie à sa technique singulière. Amoako Boafo est aujourd’hui reconnu pour appliquer sa peinture à l’huile directement au doigt. Ce contact immédiat avec la toile instaure un rapport charnel à la matière : la peau devient surface vivante, modelée par la pression du geste, travaillée par couches successives de nuances. Les doigts sculptent littéralement les variations des peaux noires, leur profondeur, leur lumière intérieure, conférant aux corps une densité presque tactile. À l’inverse, les vêtements et les arrière-plans sont souvent traités au pinceau ou avec des motifs graphiques affirmés, créant un contraste saisissant entre la vibration organique de la chair et la stylisation du décor.


Boafo_PatternedDress_12238_Detail1_CourtesyoftheartistandRobertsProjects,LosAngeles,California;PhotoPaulSalveson
À cette peinture tactile s’ajoute, dans certaines œuvres, une intervention plus discrète mais essentielle : la broderie réalisée par des femmes de son village, cousue directement sur la toile. Le fil vient alors étoffer le geste pictural, introduisant une autre temporalité, un autre rythme, et surtout une dimension collective au cœur même de l’œuvre. La toile devient un espace de collaboration silencieuse, où se superposent regard individuel et savoir-faire transmis, création personnelle et mémoire communautaire. Cette présence du textile, loin d’être décorative, inscrit la peinture dans une chaîne de gestes partagés, profondément ancrée dans le réel.
L’exposition développe également la notion d’« ailleurs au cœur de l’ici ». Dès l’entrée, un papier peint aux motifs de monstera évoque l’univers quotidien de l’artiste et prépare le regard à une expérience immersive. Les éléments architecturaux – fenêtres en grille, cloisons, passages baignés de lumière – fragmentent et recomposent l’espace, brouillant les frontières entre intérieur et extérieur. Les peintures s’intègrent directement à la structure de l’atelier, tandis qu’une sculpture en bois pliable inspirée du symbole adinkra nkyinkyim accueille certaines œuvres. Ce motif symbole de mouvement et de transformation agit comme une métaphore de la résilience des sujets représentés, mais aussi de la capacité de l’artiste à faire évoluer sans cesse son langage formel.
La circulation fluide à l’intérieur de l’installation engage pleinement le corps du visiteur. On ne contemple pas les œuvres à distance : on les approche, on les découvre au détour d’un passage, comme dans un lieu habité. Cette expérience spatiale fait écho à la dimension communautaire de l’atelier d’Accra, lieu de rencontres, de discussions et de transmission informelle, dont l’exposition conserve la mémoire.


Boafo_GoldDangleEarrings_12245_Detail1_CourtesyoftheartistandRobertsProjects,LosAngeles,California;PhotoPaulSalveson
Dans les galeries adjacentes, les peintures poursuivent cette réflexion en tissant des liens entre histoire familiale, récits locaux et mémoire collective. Les figures semblent porter en elles des strates de temps, comme si le passé affleurait à la surface du présent. Amoako Boafo ne raconte pas une histoire linéaire : il laisse émerger des fragments, des états d’être, des silences. Son travail affirme avec force que l’histoire n’est jamais figée, qu’elle se recompose sans cesse à travers les corps, les gestes et les regards du quotidien.
Avec « I Bring Home with Me », Amoako Boafo propose bien plus qu’une exposition : une plongée dans un espace mental sensible et partagé où la peinture devient un lieu d’hospitalité. En ramenant son atelier au cœur de la galerie, en mêlant peinture au doigt et broderie collective, il rappelle que créer, c’est toujours porter en soi un monde – et offrir à l’autre la possibilité d’y entrer.
«I Bring Home with Me »
Roberts Projects
442 South La Brea Avenue, Los Angeles (États-Unis)


Boafo_BouquetofWhiteRoses_12229_CourtesyoftheartistandRobertsProjects,LosAngeles,California;PhotoPaulSalveson








