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Cecily Brown, le tumulte du regard

Cecily Brown, The Serpentine Picture, 2024 ©Cecily Brown, 2025

Il y a chez Cecily Brown quelque chose d’insaisissable et pourtant d’immédiatement reconnaissable. Une peinture qui semble toujours sur le point de se dérober, oscillant entre figuration et abstraction, sensualité et débordement, plaisir et inquiétude. 

Cecily Brown Untitled (from Ladybird), 2024, ©Cecily Brown 2025

À la galerie Serpentine South, à Londres, l’artiste britannique présente « Picture Making », une exposition qui agit à la fois comme un retour aux sources et comme une mise à nu de son processus pictural. Plus qu’une rétrospective ou qu’un simple accrochage thématique, le projet révèle une pensée de la peinture en mouvement, traversée par le doute, la mémoire et l’instabilité du regard.

Installée depuis plus de trente ans à New York, Cecily Brown revient exposer dans la ville où elle s’est formée, et surtout dans un lieu chargé d’une mémoire intime. Kensington Gardens, ses allées, ses sous-bois, ses étendues d’eau et ses clairières nourrissent littéralement les œuvres présentées. La nature n’y apparaît jamais comme un simple décor, mais comme un espace mental, un théâtre instable où les corps surgissent, se transforment ou se dissolvent. Le parc devient le prolongement d’un imaginaire où les pulsions, le désir et l’inquiétude coexistent dans une tension permanente.

La peinture de Cecily Brown n’illustre jamais un récit clairement identifiable : elle suggère, elle trouble, elle résiste à toute lecture immédiate. Les figures – couples enlacés, silhouettes furtives, enfants presque fantomatiques – apparaissent, puis disparaissent dans la matière picturale. Le regard est constamment sollicité, contraint de s’ajuster, de revenir en arrière, de recomposer l’image. Rien n’est donné d’emblée. La toile se construit par couches successives, par recouvrements et effacements, laissant visibles les traces du geste, du corps de l’artiste, et du temps passé à peindre. La peinture devient une action, presque un combat physique avec la surface. 

Dans « Picture Making », de nouvelles œuvres dialoguent avec des peintures plus anciennes, datant notamment du début des années 2000. Ce va-et-vient temporel met en lumière la cohérence profonde d’un vocabulaire plastique obsédé par des motifs récurrents : la chair, le paysage, le désir, mais aussi le danger latent et la perte de repères. Cecily Brown revient sans cesse aux mêmes images, non par fixation, mais pour les éprouver autrement. Chaque reprise est une variation, chaque variation un déplacement du sens. La répétition devient un outil d’exploration plutôt qu’un enfermement.

L’exposition révèle également une part plus intime de son travail à travers des dessins et des monotypes. On y perçoit l’influence durable des classiques de la littérature enfantine britannique, de Beatrix Potter aux célèbres publications des éditions Ladybird Books. Mais chez Brown, l’innocence n’est jamais intacte, car toujours traversée par une part d’ombre, une ambiguïté latente. Les animaux deviennent des doubles humains, les scènes de promenade se transforment en dérives mentales, et les contes prennent des accents troublants, presque inquiétants.

Ce qui frappe, tout au long du parcours, c’est la manière dont la peinture refuse toute narration stable. Les scènes semblent familières, presque reconnaissables, mais elles échappent à toute interprétation définitive. Les corps se confondent avec les arbres, l’eau ou la végétation. Les frontières entre le vivant et son environnement s’effacent progressivement. La nature n’est ni un refuge ni un idéal apaisé : elle est un lieu de métamorphose, parfois de menace, où les identités se brouillent.

À la galerie Serpentine South, la peinture de Cecily Brown trouve un écho particulier : les grandes baies vitrées, la proximité immédiate du parc et la lumière changeante accentuent cette porosité entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’œuvre et le monde. Le spectateur n’est jamais un simple observateur distant, mais il est happé, physiquement et mentalement, dans un espace où le regard doit accepter de se perdre pour mieux se reconstruire. 

Avec « Picture Making », Cecily Brown confirme sa position singulière dans la peinture contemporaine. Une œuvre qui ne cherche ni la séduction facile ni le récit explicite, mais qui engage le corps, la mémoire et le regard dans un mouvement continu. Une peinture ouverte, instable, profondément vivante, qui continue de se transformer à mesure qu’on la regarde.

« Cecily Brown: Picture Making »
Serpentine South
Kensington Gardens, Londres (Angleterre)
Du 27 mars au 6 septembre 2026

serpentinegalleries.org

Cecily Brown, Untitled (from Three Kittens in a Boat), 2024, ©Cecily Brown 2025

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