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Spencer Sweeney : le visage comme champ de bataille

Chez Spencer Sweeney, la peinture n’est jamais un refuge, mais un terrain d’entraînement à l’intensité. À Hong Kong, avec « Paint », il présente des œuvres qui paraissent osciller entre une mémoire de la peinture – celle où le corps commande encore – et le tumulte de notre présent, où chaque geste est une lutte pour ne pas être englouti par l’accélération générale. À première vue, les silhouettes assises, parfois réduites à un buste ou une tête, imposent une présence brute, presque primitive. Les couleurs riches, denses, saturées jusqu’à l’excès, rappellent que Spencer Sweeney ne conçoit jamais la peinture comme un exercice discret. Elle est, pour lui, un milieu vivant, un organisme nerveux qui absorbe l’improvisation comme le jazz dont il se revendique.

Il aime rappeler que cette musique fut pour lui une révélation, une manière d’accepter l’imprévu comme moteur. Ses portraits, nus ou autoportraits ne s’encombrent d’aucune hiérarchie entre référence savante et culture populaire. Chez lui, Matisse peut rencontrer l’esprit de Bob Thompson, de Giorgio de Chirico ou d’un décor de boîte de nuit new-yorkaise. Cela n’a rien d’un collage théorique : c’est plutôt une manière d’habiter la peinture comme une scène où tout peut se produire, à condition d’y circuler avec honnêteté.

Dans la série présentée à Hong Kong, plusieurs toiles semblent traversées par une émotion discrète, presque mélancolique. Sentient Painting (2025), par exemple, malgré son explosion de couleurs, évoque un moment suspendu. Les modèles, souvent captés dans la posture du « head in hand », paraissent en attente : attente de quoi ? Peut-être simplement du temps nécessaire à la peinture elle-même. Car Spencer Sweeney rappelle, avec ces poses immobiles, que peindre est un acte lent, à rebours de la production instantanée d’images générées en quelques secondes par nos technologies numériques. Une forme de résistance, douce mais réelle.

Cette série trouve son origine dans une suite de dessins réalisés d’après Lizzi Bougatsos, artiste et complice de longue date, membre avec lui du groupe de noise Actress. Une parenté formelle avec un dessin d’après Matisse s’y est invitée presque par hasard, éveillant chez l’artiste le désir d’une nouvelle série de silhouettes. C’est l’un des traits les plus intéressants de son processus : accepter que la peinture se construise moins par décision que par résonance, par glissements successifs.

Les représentations de têtes et d’épaules, quant à elles, relèvent d’une méthode que Spencer Sweeney qualifie d’« automatique ». Le terme renvoie autant au surréalisme qu’à une volonté d’échapper à la tyrannie de la maîtrise. Par couches gestuelles, parfois presque graphiques, l’artiste brouille toute frontière nette entre figuration et abstraction. Certaines compositions se répètent, mais se métamorphosent selon une palette différente : preuve que, chez lui, une image n’est jamais un résultat mais une variation en devenir.

On ne peut comprendre pleinement ces œuvres sans les rattacher à leur lieu de production : la résidence effectuée en 2025 au Bangkok Kunsthalle. Spencer Sweeney y a peint dehors, entouré d’animaux, de bruit, de mouvements qui semblent avoir infiltré ses toiles. Il raconte aimer travailler accompagné du chant des oiseaux, du froissement des ailes de chauves-souris ou de la présence silencieuse des lézards. Cette sensibilité au vivant explique peut-être la fraîcheur presque sauvage qui émane de ses peintures. Elles semblent avoir respiré l’air chaud de la nuit thaïlandaise.

L’artiste a aussi organisé, durant ce séjour, des projections et sessions d’écoute, prolongeant son intérêt pour une pratique élargie où peinture, musique et performance ne s’opposent pas. Là encore, il s’agit moins d’une stratégie que d’une manière d’être : Spencer Sweeney crée des atmosphères, des environnements où l’on perçoit que la peinture n’est jamais seule mais toujours accompagnée – par un rythme, un corps, un son, un souvenir.

À Hong Kong, ses œuvres prennent place dans un espace qui semble fait pour elles : un lieu où le face-à-face avec les portraits devient une forme de dialogue muet, presque physique. On ressort avec la sensation paradoxale d’avoir vu une peinture très consciente de son héritage tout en restant farouchement indocile. Une peinture qui n’argumente pas, mais qui pulse.

« Spencer Sweeney – Paint »
Gagosian
Pedder Building, 12 Pedder Street Central, Hong Kong
Jusqu’au 28 février 2026

gagosian.com

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