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Kelly Reichardt en quatre films

Le 4 février est sorti The Mastermind, neuvième film de la réalisatrice américaine Kelly Reichardt.

Depuis River of Grass en 1994, la cinéaste dessine à la fois un style unique – une certaine poésie du tempo et une dimension féministe et écologiste importante – tout en étant ancrée dans la tradition du cinéma américain. Retour sur le style Reichardt en quatre films.

Night Moves (2013)

Night Movies ©Tipping Point Productions, LLC

Trois militants écologiques (Dakota Fanning, Jesse Eisenberg, Peter Sarsgaard) décident de faire sauter un barrage hydroélectrique. Mais face aux conséquences tragiques de leur action, qui a entraîné la mort accidentelle d’un campeur avec la montée soudaine des eaux, ils sont pris de regrets et de doutes : ont-ils bien fait ? À l’heure des grandes réflexions sur l’ « écoterrorisme » et alors que le sujet est de plus en plus prégnant au cinéma (on se souvient du très réussi Sabotage de Daniel Goldhaber en 2022), on ne peut que se demander : Kelly Reichardt est-elle en avance sur son temps, ou est-elle la meilleure cinéaste pour saisir l’époque ? On le sait, le cinéma a toujours un temps de retard face aux problématiques de société, pour des raisons inhérentes à la durée de production. Mais pas chez Reichardt. Non seulement la réalisatrice comprend l’époque et ses questionnements, avec un point de vue intense, mais elle ne fait jamais de film « militant ». Night Moves est un grand film moral, qui amène à se poser de vraies questions sans donner de réponses toutes faites, mais c’est aussi un grand film de mise en scène, une lettre d’amour à la nature, sujet au cœur du cinéma de celle dont le style a parfois été qualifié par ses détracteurs de « contemplatif ». Mais qu’y a-t-il de plus beau, pour un film sur l’écologie, que d’inviter à contempler la nature ? 

Certaines femmes (2016)

Certain Women ©-ifc-films

Outre l’écologie, l’autre grand sujet politique du cinéma de Kelly Reichardt est évidemment le féminisme. À cet égard, ce récit qui emboîte quatre petites histoires entre elles (adaptées de nouvelles de Maile Meloy) semble être son grand film sur le sujet, chroniquant la vie dans la même petite ville du Montana de quatre femmes d’âges et de milieux sociaux différents (Laura Dern, Lily Gladstone, Kristen Stewart, Michelle Williams). Mais en réalité, Certaines femmes est aussi, bien avant que cela devienne le sujet fétiche des réalisateurs les plus en vue du cinéma américain (Ari Aster, Zach Cregger, Yorgos Lanthimos…), un grand film sur l’Amérique contemporaine, ses inégalités, ses difficultés, et ses promesses.

First Cow (2019)

First Cow. © Condo Distribution

Cinéaste profondément américaine, Kelly Reichardt est évidemment une réalisatrice de western. Elle s’était déjà attaquée au genre, américain par essence, en 2010 avec l’hypnotique road-movie La Dernière Piste, racontant l’odyssée au XIXe siècle d’un convoi de trois familles mormones à travers l’Oregon, les Rocheuses et le désert le long d’une route alternative, guidées par un vieux pionnier un peu fou (film qui n’est pas sans évoquer, par ailleurs, le récent Sirat d’Oliver Laxe). Neuf ans plus tard, la réalisatrice retourne dans l’Oregon du Far West en adaptant une nouvelle de son auteur fétiche, Jonathan Raymond (déjà présent au scénario de Old Joy, Wendy et Lucy, La Dernière Piste et Night Moves). Soit une histoire a priori toute simple d’amitié entre un cuisinier et un immigrant d’origine chinoise, réunis autour d’une ambition très américaine de fortune et de business. Leur projet : développer un commerce de beignets, particulièrement goûtus grâce à leur ingrédient secret : le lait tiré clandestinement de la première vache introduite dans le pays. Contrairement à La Dernière Piste, qui s’intéressait particulièrement aux personnages féminins, Kelly Reichardt raconte ici une histoire d’hommes dans l’Ouest sauvage. Mais pas des justiciers solitaires ni des rois de la gâchette. Reichardt nous emmène loin des codes virils du genre pour nous raconter, avec beaucoup d’amour et dans de très beaux paysages, une histoire simple et universelle d’amitié. 

The Mastermind (2026)

The Mastermind © 2025 Condor Distribution SAS

C’est un genre auquel la réalisatrice ne s’était pas encore frottée : le film de casse. Dans un style qui pourrait évoquer le cinéma américain paranoïaque des années 1970, ce nouveau long métrage débute comme ce qui semble être un film de braquage compliqué. James Mooney (Josh O’Connor) visite un musée, regarde chaque détail avec précision, préparant au mieux son plan magistral pour dérober des œuvres d’art inestimables. Sauf que James et un braqueur raté, maladroit et pathétique. Loin d’être épique, sa fuite (que raconte essentiellement le film) est tout aussi misérable. Jouant avec nos attentes, Kelly Reichardt signe une excellente comédie où l’essentiel des événements (la guerre au Vietnam, le Mouvement de libération des femmes…) a lieu hors-champ. Une évocation des années 1970 aux États-Unis portée par l’interprétation savoureuse (bien que le personnage soit souvent agaçant et détestable) de Josh O’Connor. Un grand film discret, à l’image de la filmographie de celle dont on oublie trop souvent qu’elle est l’une des plus importantes réalisatrices américaines d’aujourd’hui. 

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