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LES MOTS DE CHANTAL AKERMAN

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Scénarios, notes d’intention, récits, entretiens… Pour la première fois, toute l’oeuvre écrite de Chantal Akerman est réunie dans un grand coffret richement illustré comprenant deux volumes et une introduction. Un ensemble indispensable pour mieux connaître l’une des grandes artistes du XXe siècle.

En 2022, dans un sondage réunissant plus de 1 600 experts, la prestigieuse revue de cinéma anglaise Sight and Sound a élu Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, le chef d’oeuvre de Chantal Akerman, « plus grand film de tous les temps ». Longtemps, l’oeuvre de la cinéaste belge était connue des seuls cinéphiles. Mais derrière le monument Jeanne Dielman se cachent plus d’une trentaine de films, tournés de 1968 à 2015, année du décès prématuré de la réalisatrice. Parmi ceux-ci, on compte notamment Histoires d’Amérique : Food, Family and Philosophy (1989), une histoire d’exode tournée à New York, où elle a vécu, et qui fut présenté en version restaurée à la dernière Quinzaine des cinéastes de Cannes. Mais il y a aussi son oeuvre « écrite et parlée », rassemblée récemment dans un grand coffret en deux volumes aux éditions L’Arachnéen, sous la direction du critique de cinéma Cyril Béghin.

© Fondation Chantal Akerman _ Cinematek
© EditionsLArachnéen

Bien sûr, on peut dire que tout film, construit à partir de scénario et de notes d’intention, est aussi une oeuvre écrite. C’est particulièrement vrai pour Chantal Akerman. On retrouve l’ensemble de ses scénarios dans ces volumes : une partie de ces matériaux préparatoires ne seront jamais réalisés. Il est passionnant de découvrir la richesse de l’oeuvre foisonnante d’Akerman, trop souvent réduite à l’image de Delphine Seyrig épluchant des pommes de terre dans sa cuisine dans Jeanne Dielman. On y découvre évidemment des thèmes récurrents, liés pour certains à son expérience familiale – fille de déportés, la question du judaïsme traverse plusieurs de ses oeuvres –, ainsi qu’un style littéraire d’une grande maîtrise. Comme le souligne Cyril Béghin, ses textes tiennent plus du Nouveau Roman que du document technique. Et si Chantal Akerman appartient à la génération qui suit celle de Marguerite Duras, la romancière commence à réaliser des films à peu près au même moment qu’Akerman. On découvre ainsi une certaine recherche stylistique dans ces scénarios, rare dans l’exercice scénaristique, comme en témoigne le début du script d’Elle vogue vers l’Amérique, film inabouti qui précède et annonce Jeanne Dielman :
« La cuisine… Une cuisine longue, étroite, au sol dallé. La vibration régulière d’un frigo […]. Des meubles modernes et fonctionnels […]. Une cuisine parfaitement en ordre. Elle s’ouvre sur une terrasse vitrée de laquelle on aperçoit des terrains vagues d’où s’élèvent des buildings modernes, certaines fenêtres sont éclairées. Un bout de route, des camions aux phares allumés, un immense supermarché illuminé. Au loin, l’Atomium scintille… »

© DR. Archives Fondation Chantal Akerman _ Cinematek

Là où la lecture d’un scénario, même pour le plus aficionado des cinéphiles, peut s’avérer fastidieuse, celle des films de Chantal Akerman se fait avec plaisir. À la manière d’un roman de Georges Perec, avec brièveté et précision, elle ne se contente pas de décrire un décor, elle campe une ambiance. Comme si la mise en scène se lisait déjà dans les mots de l’autrice.

Influencée autant par Jean-Luc Godard que par le cinéma expérimental new-yorkais, l’oeuvre de Chantal Akerman s’inscrit aussi dans une réflexion formelle plus large, et considère le cinéma comme un art moderne – comme en témoignent ses nombreuses installations vidéo, présentées aux Biennales de Venise comme dans des musées du monde entier. Chantal Akerman, OEuvre écrite et parlée n’est pas un ouvrage analytique (si l’on exclut la riche introduction de Cyril Béghin), mais le lecteur est tout de même invité à réfléchir sur cette manière bien à elle que Chantal Akerman avait de faire du cinéma, par le biais des nombreux entretiens que les éditions L’Arachnéen ont compilés. Enfin, ce généreux coffret propose également l’intégralité des récits publiés par la réalisatrice, dont Ma mère rit, initialement paru au Mercure de France en 2013. Écrit deux ans avant sa mort, Ma mère rit est une sorte d’autobiographie de la cinéaste, confrontée au vieillissement et à la maladie de sa mère. Rédigé dans l’amour et la violence de la spontanéité, ce récit poignant peut se lire en miroir avec Je ne suis pas sortie de ma nuit d’Annie Ernaux, sorti quelques années plus tôt.

« J’ai toujours eu le désir d’écrire », peut-on lire, en guise d’introduction, sur la quatrième de couverture de l’un de ces volumes publiés par L’Arachnéen. « Simplement, j’ai eu peur de ne faire que ça. […] Je savais qu’en écrivant des films, je sortirai de ma chambre. » Si elle n’a pas toujours pris la plume, si « littéraire » n’est pas le premier adjectif qui vient à l’esprit quand on pense aux films de Chantal Akerman, ce recueil des éditions L’Arachnéen nous prouve que l’oeuvre de l’artiste, plus contemporaine que jamais, se voit, s’écoute et se lit.

CHANTAL AKERMAN, OEUVRE ÉCRITE ET PARLÉE,
ÉDITION ÉTABLIE PAR CYRIL BÉGHIN
L’ARACHNÉEN, AVRIL 2024 – 69 €
EDITIONS-ARACHNEEN.FR

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