À Paris, cette Fashion Week a pris des airs de voyage mental. Trois maisons, trois imaginaires puissants, trois manières d’interroger l’héritage, la féminité et le rêve : Jacquemus, Chanel et Schiaparelli ont chacun livré un récit singulier, entre hommage, réinvention et vertige esthétique.


Chanel haute couture printemps-été 2026 Photo: Filippo Fior ©Chanel
Jacquemus, Paloma Picasso et la tentation du cinéma
Chez Jacquemus, le passé n’est jamais figé : il est réactivé, déplacé, presque provoqué. En retournant au Musée Picasso, là même où il avait présenté un défilé fondateur en 2017, Simon Porte Jacquemus referme une boucle intime et symbolique. Cette fois, l’obsession porte un nom : Paloma Picasso. Une image en noir et blanc signée Helmut Newton, une robe noire, une bretelle glissant sur l’épaule, un verre dissimulant la poitrine — le point de départ d’une collection qui revendique une féminité affirmée, cinématographique, presque dangereuse. Les silhouettes, sans pantalon pour les femmes cette saison, sculptent le corps avec une précision implacable : jupes crayons à basques marquées, robes sablier en velours aux franges liquides, mailles seconde peau. Les références se croisent — années 50, sensualité 90s, atmosphère 80s — dans un langage devenu pleinement Jacquemus. Les hommes, eux, jouent avec les codes du smoking, du caleçon sophistiqué au vestiaire arty, comme pour rappeler que le créateur n’a jamais cessé de s’amuser. Le final, avec la reconstitution de la mythique robe une épaule de Paloma Picasso, agit comme une image-manifeste : moins un exercice d’archive qu’un passage de relais à une nouvelle génération de regards.


Chanel, la haute couture pour la vie réelle
Changement de tempo chez Chanel. Pour sa toute première collection de haute couture à la tête de la maison, Matthieu Blazy prend le contre-pied du spectaculaire attendu et revendique une couture pour la vie réelle. Sous la verrière du Grand Palais métamorphosée en décor onirique — champignons géants, saules roses, atmosphère suspendue — le créateur imagine une haute couture du quotidien, fidèle à l’intuition de Gabrielle Chanel. Les pièces, d’une légèreté presque irréelle, révèlent leur virtuosité à qui s’en approche. Un tailleur iconique devient transparent, coupé dans un organza rose poudré, brodé d’oiseaux en plein envol, ponctué de boutons en quartz rose. La poésie est partout, mais jamais décorative : elle se niche dans des broderies personnalisables, dans un sac 2.55 translucide transformé en lettre d’amour, dans des talons sculptés comme des champignons. Le fil conducteur de l’oiseau, symbole de liberté et de circulation, traverse la collection, des pyjamas brodés aux silhouettes de mariée. Et pourtant, Matthieu Blazy n’oublie pas la rigueur : un tailleur noir d’une simplicité radicale, une petite robe noire tendue par une construction invisible. En sortant du Grand Palais, sous la pluie parisienne, une certitude s’impose : la maison Chanel avance avec calme, cohérence et une inspiration maîtrisée.


Schiaparelli, le vertige des chimères
Avec Schiaparelli, le rêve bascule dans l’étrangeté. Pour le printemps-été 2026, Daniel Roseberry puise son inspiration dans un choc esthétique : la découverte du Jugement Dernier de Michel-Ange. Une révélation qui irrigue toute la collection haute couture, peuplée de chimères, de silhouettes anthropomorphes et de créatures hybrides. Sur le podium, les mannequins apparaissent comme sorties d’un autre monde : dentelles découpées à la main et travaillées en bas-relief, plumes peintes une à une, tulles fluorescents superposés pour créer un effet sfumato, emprunté à la peinture de la Renaissance. Les vêtements deviennent presque des sculptures, prolongés par des ailes, des becs, des yeux cabochons. Roseberry convoque autant Michel-Ange qu’Elsa Schiaparelli, ses obsessions marines et célestes, son goût pour le surréalisme et le trouble. Ici, la haute couture ne cherche pas à rassurer : elle fascine, dérange, hypnotise. En ouvrant symboliquement le fameux “trou de serrure” cher à la maison, le créateur semble inviter à pénétrer un monde où la mode se fait mythe vivant.


Trois visions, trois récits, mais une même ambition : faire de la mode un langage capable de traverser le temps, de convoquer l’histoire, la poésie ou le fantasme, tout en restant profondément ancré dans le présent. À Paris, cette Fashion Week l’a rappelé avec éclat : quand la création est habitée, elle devient inoubliable.














