À MILTON KEYNES, JACQUES HENRI LARTIGUE EN COULEURS

Jacques Henri Lartigue, Jacques and Florette Lartigue, Old Tucson (1962)

On croyait tout savoir de Lartigue (1894-1986) : le gamin fortuné de Courbevoie, l’œil prodige qui, dès l’enfance, saisissait au vol les élégantes du bois de Boulogne, les premières automobiles, les aéroplanes fragiles. Le poète du noir et blanc, chantre d’une joie de vivre bourgeoise et d’un XXe siècle naissant, qui fréquenta Cocteau, Picasso et Grace Kelly. Ses instantanés – le mot était alors inconnu – rompaient avec les portraits guindés de l’époque et annonçaient ce qu’on nommerait plus tard la photographie de rue. Or, l’exposition de Milton Keynes révèle un autre homme, resté dans l’ombre : le coloriste.

L’histoire a de quoi surprendre. Dès 1912, adolescent, il s’empare de l’autochrome, ce procédé fragile tout juste mis au point par les frères Lumière. Les temps de pose interminables et le matériel encombrant le découragent ; il se tourne vers la peinture, qu’il étudie à l’Académie Julian, et renonce à l’autochrome en 1928. Durant les années 1930, la peinture l’accapare ; il expose, se rêve artiste à part entière, avant que l’objectif ne reprenne le dessus après la guerre. La couleur ne reviendra vraiment qu’avec les pellicules modernes des années 1950. De ces décennies, il laisse des portraits intimes – sa femme Florette à Vence (1954), Silvana Empain (1961) – et des images de la fièvre du Grand Prix de Monaco (1956).

Le plus vertigineux tient dans un chiffre. Ses photographies en couleur forment un tiers des 120 000 images de son fonds, la Donation JH Lartigue, et la plupart n’avaient jamais été montrées. Plus de 150 œuvres sont ici réunies : tirages d’époque, images stéréoscopiques en relief, dessins d’enfance des années 1900, incursions dans la mode des années 1960, abstractions florales des années 1970… Un siècle de vie française, saisi par un homme qui n’a cessé de tout consigner. Nul n’avait mesuré l’ampleur de ce versant coloré, longtemps jugé mineur. L’ensemble, monté avec l’Association des amis de Jacques Henri Lartigue et le ministère de la Culture, tient de l’exhumation.

Car Lartigue fut d’abord un amateur, au sens le plus noble : celui qui aime. La reconnaissance vint tard. Au début des années 1960, John Szarkowski, maître de la photographie au Museum of Modern Art de New York, découvre son travail ; l’exposition new-yorkaise de 1963 le sacre soudain grand photographe. Suivront les commandes des magazines illustrés, l’agence Rapho, et ce livre devenu culte, Diary of a Century, mis en pages par Bea Feitler sous la houlette de Richard Avedon. À près de 70 ans, celui qui n’avait jamais vécu de son art entrait au panthéon de la photographie.

On a fait de lui le prophète de l’instantané, l’ancêtre d’une photographie spontanée que les réseaux sociaux ont banalisée. La couleur ajoute une nuance à ce portrait : elle rend sa légèreté plus charnelle, ses ciels plus vrais, sa nostalgie plus douce. La MK Gallery, qui a déjà exhumé des œuvres de Vivian Maier et Saul Leiter, a le goût de ces révélations. À l’heure où chacun photographie sa vie en couleur, elle rappelle qu’un dandy français l’avait fait, magnifiquement, avant tout le monde.

« Jacques Henri Lartigue: Life in Colour »

MK Gallery

900 Midsummer Boulevard, Milton Keynes (Angleterre)

Jusqu’au 4 octobre 2026

mkgallery.org

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