Kevin Pineda, la beauté hors cadre

Une photo de mode qu’on aurait jetée. Un visage qui se couvre. Un tirage qui se replie sur lui-même. Sous la main de Kevin Pineda, l’image refusée par le glamour devient une forme tenue, blessée et étrangement élégante.

Les œuvres de Kevin Pineda semblent d’abord venir d’un monde familier : visages, corps, séduction éditoriale, glamour de magazine. Puis l’image se dérobe : un visage se couvre, un corps devient spectral, un tirage se plie, se soulève, paraît résister à sa propre surface. L’acier brossé s’invite dans le travail comme écrin, miroir, seuil, complice. 

C’est la photographie après que le vernis a perdu la garde.

Kevin Pineda travaille avec les images qui d’ordinaire disparaissent avant qu’on ait à les justifier : clichés flous, ratés, négatifs, images presque effacées, cadres mis au rebut. Plutôt que de les corriger, il leur donne une signification. Il les déchire, les monte, les plie, les suspend, les recompose. Sous sa main, l’échec devient un langage et trouve sa propre raison d’être : l’image rejetée sait peut-être quelque chose que l’image polie a été conçue pour cacher.

La photographie de mode hante une grande partie de son travail. La beauté demeure, mais elle porte désormais une ligne de faille. Les visages sont interrompus, les corps gardent leur force plastique tout en échappant à l’assurance familière de la séduction commerciale. Le glamour persiste, mais sous tension. Quelque chose de raffiné, de blessé, de légèrement défiant à l’égard de sa propre beauté, ce qui est sans doute salutaire.

Le parcours de Pineda éclaire cette tension. Formé en architecture d’intérieur à la London Metropolitan University, il a évolué entre cuisines, galeries, studios de design et contextes de création visuelle, en Europe comme en Asie. Son premier apprentissage l’a mené à la Galleria Lorcan O’Neill, à Rome, où il a brièvement collaboré à des projets impliquant Tracey Emin et Anselm Kiefer. Il a ensuite fondé The Room, un espace créatif expérimental près du Colisée qui a servi pendant cinq ans de plateforme d’échanges entre artistes, designers et photographes. Son travail de création de mobilier et d’objets s’est développé au sein du Ma+Ke Lab, à Tallinn, aux côtés de Martin Tonts et Nele Kont. En parallèle, sa photographie éditoriale et de mode entre Milan, Paris, New York et Manille a nourri une attention très fine aux logiques d’apparition et de disparition d’une image.

Tout cela converge dans des pièces qui ne se laissent pas réduire à la photographie pure. Le tirage devient surface, objet, matière. L’acier le contient, le contredit, le redouble. Le négatif refait surface, à rebours. L’image abandonnée acquiert le pouvoir d’un fragment presque archéologique, à mi-chemin entre la relique et un élément de composition couture : un morceau brut et singulier qui, par le jeu de l’assemblage et de la recomposition, participe à la naissance d’une œuvre unique.

Ce vocabulaire a trouvé une première formulation publique dans « Fragmentia : Oculations of Reality », exposition présentée à la SPRUCE Gallery dans le Grand Manille au printemps 2026, sous le commissariat de Ric Gindap, avec une scénographie d’Allan « Bolty » Gañgo. Le projet y rassemblait photographies altérées, traitements façon négatif, surfaces déchirées et interventions en acier inoxydable brossé.

De l’ensemble de cette pratique émerge une beauté complexe : tactile, intelligente, chargée par le refus de l’image de rester convenable. La photographie rejetée revient, altérée, élégante et discrètement dangereuse. Une manière, peut-être, de rappeler que la mode tient autant à ce qu’elle dérobe au regard qu’à ce qu’elle montre.

pinedakp712.myportfolio.com

@kevin_pineda

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