« J’apprécie de plonger dans le sujet et de ne pas comprendre immédiatement le message. Je laisse plus de place aux émotions qu’à la raison, je regarde tous mes films et séries au moins 5 fois. »
C’est d’un pas déterminé qu’Ambre entre dans le café où nous nous sommes donné rendez-vous pour répondre à nos questions. « Détermination » est effectivement le mot qui caractérise le mieux cette jeune directrice artistique. Se décrivant comme une personne qui n’abandonne jamais, Ambre s’est formée d’expérience en expérience, des plateaux d’Universal Studios aux campagnes Lacoste, Courir ou encore MCM. Dans son travail, elle développe des concepts, dirige les mouvements et crée des relations avec ses équipes, notamment les mannequins, pour faire émerger des émotions. Aujourd’hui, elle souhaite aller au-delà du cadre fixe et réaliser des courts métrages engagés. À l’affût des tensions qui l’entourent, elle a monté un projet à New York en novembre dernier, qui a été sélectionné au Berlin Fashion Film Festival en février 2026.

Noée Feval : Construis-tu tes goûts, et même tes idées, grâce à ce que tu vois sur les réseaux sociaux, ou t’inspires-tu de la spontanéité de la vie ?
Ambre Ruiz : Je suis clairement inspirée par la spontanéité de la vie. Si je reprends l’exemple de mon court métrage pour Berlin, j’ai écrit des concepts en fonction de ce que j’entendais des New-Yorkais lorsque j’y étais. Ils parlaient de leur ressenti vis-à-vis de leur vie dans cette grande ville et de comment ils s’intégraient dans cette industrie de la mode. J’ai aussi envie de dire que je m’inspire également beaucoup de ma propre vie. J’ai toujours pensé partir d’un moodboard vu sur Pinterest ou des tendances d’Instagram, mais j’ai vite compris que c’était tendre vers un idéal et non vers l’authenticité. Le fait de copier une idée préexistante était un peu dérangeant. Le court métrage que j’ai envoyé au Berlin Fashion Film Festival s’appelle Surface Studies. Il est dédié aux tensions internes qu’une femme subit lorsqu’elle est contrainte d’être façonnée par la société. Le point pertinent de ce projet se retrouve dans la manière dont la vidéo est perçue par des femmes et des hommes. Les femmes comprennent très vite dès que je leur montre la vidéo sans leur expliquer le synopsis. À l’inverse, les hommes ne le comprennent pas immédiatement. L’acte féministe est exploré de manière subtile et abstraite, le registre émotionnel est vachement plus touché chez une certaine catégorie de personnes, car certains réflexes communs et vécus sont repris.


Quelle est ta plus grande force et ta singularité ?
D’après ce que les gens me disent, ma plus grande force est ma détermination. Je refuse d’abandonner. Dans mon ancienne agence, j’ai pu entendre que je ne serai jamais directrice artistique. Finalement, après avoir démissionné, j’ai directement été employée comme directrice artistique junior, et maintenant, j’ai la chance de pouvoir être directrice de création pour des shootings de marques connues du grand public. C’est vrai qu’entendre les gens me dire que je n’y arriverai jamais me donne envie de travailler deux fois plus. Pendant plusieurs mois, j’ai entrepris des projets de réalisation de courts métrages, mais les gens ne m’ont jamais considérée comme telle. Puis, je suis partie sur un coup de tête à New York, j’ai monté une équipe avec des gens que je ne connaissais pas mais que j’avais rencontrés dans des cafés et restaurants. On a pu réaliser un film qui a été sélectionné au Berlin Fashion Film Festival, et depuis on m’appelle « réalisatrice ».


Tu évolues dans un monde artistique donc tu dois naturellement aimer l’art. Ma question va de soi, aimes-tu l’art ?
J’adore l’art et j’ai une petite anecdote. Quand j’étais petite, j’avais du mal à être calmée, car j’étais hyperactive. Le seul moyen de m’apaiser était de me mettre à peindre. L’art m’a totalement façonnée.
Préfères-tu t’inspirer de l’art figuratif ou de l’art abstrait ?
L’art abstrait m’inspire bien plus, car j’accorde bien plus d’importance aux messages émotionnels. Le figuratif véhicule des idées trop lourdes et directes. J’aime plonger dans le sujet et ne pas comprendre immédiatement le message, car je laisse plus de place aux émotions qu’à la raison. Je regarde tous mes films et séries au moins 5 fois.

Aimes-tu le travail de chaque photographe avec qui tu travailles et fais-tu passer l’urgence de la mission avant tes goûts ?
Non, je n’aime pas tous les photographes parce qu’il faut tenir compte du fait que je travaille avec des clients. Si mon poste me permet de suggérer des photographes, je ne vais pas forcément aimer ceux avec lesquels on travaille parce qu’avant tout, c’est la marque qui décide.
Essaies-tu d’imposer ta sensibilité personnelle ou préfères-tu te conformer strictement au brief du client ?
C’est hyper intéressant parce que j’ai remarqué une chose qu’on ne nous apprenait pas bien à l’école. Le fait de ne pas réussir à se détacher de notre vision, notamment lorsqu’on travaille dans un milieu créatif. Dès que quelqu’un ne va pas aimer notre travail relativement à leur brief, on peut le prendre personnellement.


Est-ce difficile de suivre ses convictions dans ce métier et de parfois les imposer ?
Je m’occupe beaucoup de castings et c’est toujours un sujet assez compliqué. Si, aujourd’hui, je voudrais être le plus inclusive possible, à la fin de la journée ce n’est pas moi qui prends la décision. Néanmoins, ayant un poste créatif, je me dois de faire entendre mes convictions. Il faut toujours insister, se répéter, surtout lorsqu’on est une femme. Pour l’instant, j’ai la chance d’avoir travaillé avec des clients qui ont des convictions assez similaires aux miennes.
As-tu des conseils à donner aux jeunes qui veulent se lancer dans un monde créatif ?
Il ne faut jamais penser tout savoir, et il faut vouloir apprendre en posant des questions. On a tous besoin d’apprendre, de lire, de regarder, même à titre personnel. C’est de cette manière qu’on se construit une personnalité en béton.
La direction artistique permet à Ambre de remettre en question certaines conditions auxquelles nous nous sommes habitués. Dans les milieux artistiques, chaque interaction est importante, car elle permet d’introduire et d’échanger sur de multiples thématiques, telles que les émotions. Les émotions se vendent très bien, elles doivent être retranscrites à la caméra et transmissibles de la manière la plus authentique possible. Ambre est perpétuellement attentive à ce qui l’entoure tant dans la forme que dans le fond, afin de révéler une certaine brutalité de la vie.








