
Au cœur du bâtiment Sabatini, à Madrid, l’ancien auditorium du musée Reina Sofía vient de connaître une seconde vie. Sous la baguette de BACH / Jaume Bach, Anna & Eugeni Bach, l’espace s’est mué en salle de cinéma et auditorium, un lieu où le bleu profond d’un ciel nocturne dialogue avec le rouge écarlate des théâtres d’antan. Une transformation qui raconte autant l’histoire du cinéma que celle du regard.


Certains projets se présentent comme des évidences, mais cette évidence est le fruit d’un travail patient sur la mémoire. La transformation de l’ancien auditorium du Reina Sofía en salle de cinéma et auditorium appartient à cette catégorie rare. Inauguré en 1987 par Jaume Bach et Gabriel Mora dans les murs du bâtiment Sabatini, nom de l’ancien hôpital général de Madrid du XVIIIe siècle conçu par José de Hermosilla et Francisco Sabatini, l’espace avait servi pendant près de quarante ans aux conférences et événements du musée. Lorsque l’institution s’est dotée de deux nouveaux auditoriums lors de son extension en 2005, la pièce d’origine s’est trouvée en attente d’une nouvelle vocation. Jaume Bach, en partenariat avec Eugeni et Anna Bach, son fils et sa belle-fille, est ainsi revenu sur ses propres traces. Rare privilège d’architecte que de dialoguer avec sa propre œuvre à plusieurs décennies de distance.
Le projet ne relève pas de la démolition ni du recommencement. Il s’apparente plutôt à une relecture, attentive et chromatique, du lieu d’origine. L’auditorium de 1987 reposait sur une intuition forte : disposer des « objets géométriques » sous une grande voûte semblable à un ciel étoilé sous lequel se succédaient différents événements. Deux de ces objets, devenus emblématiques, ont été soigneusement préservés. La salle de projection triangulaire, qui organise la circulation à l’entrée, est restée à sa place. Le triangle suspendu au-dessus de la scène, conçu à l’origine comme dispositif de réverbération acoustique, demeure également, métamorphosé désormais en grand écran acoustique qui dissimule les enceintes centrales. Les anciennes cabines de traduction, devenues obsolètes, ont été supprimées. Le gradinage a été redessiné pour offrir une pente plus prononcée et une meilleure visibilité de l’écran.


L’intervention la plus marquante reste sans doute chromatique. BACH a choisi de revêtir la voûte d’un bleu profond, presque nocturne, et de parer le sol et les murs de nuances de rouge. Le geste pourrait sembler théâtral ; il est en réalité d’une grande cohérence. Le bleu prolonge l’idée première d’un ciel étoilé sous lequel se réunit le public, transformant l’expérience en immersion presque astrale. Le rouge convoque toute une mémoire architecturale, évoquant la tradition classique des intérieurs des théâtres viennois ou des grandes salles obscures du XXe siècle, tels les cinémas espagnols d’après-guerre. Les architectes citent explicitement deux références fondatrices : le cinéma Skandia d’Erik Gunnar Asplund à Stockholm, joyau de modernité scandinave, et le Cine Doré de Madrid, salle vénérable où la mémoire cinéphile de la capitale s’est en partie écrite. Entre ces deux pôles s’établit un dialogue silencieux, qui ancre le projet dans une lignée plutôt que dans une rupture.
Les anciennes fenêtres de l’hôpital, vestige du bâtiment d’origine, posaient une question délicate : comment intégrer ces ouvertures à une salle de projection qui exige l’obscurité ? La réponse de BACH témoigne d’une délicatesse rare. Les baies ont été obturées par des panneaux de bois ornés de motifs sculptés évoquant des gouttes de pluie, suggérant l’idée d’un extérieur silencieux. Les surfaces absorbantes placées dans les niches des fenêtres se sont muées en points de lumière douce, soulignant les ouvertures comme des volumes extérieurs et renforçant la sensation paradoxale d’être dehors tout en restant dans la pénombre.


Le hall d’entrée prolonge cette logique. Un nouveau meuble triangulaire, qui dialogue avec la géométrie de la cabine de projection, oriente la circulation du public vers le fond de la salle. La serliana existante – ouverture à trois baies, caractéristique de l’architecture classique italienne – a été préservée, mais l’ensemble du hall a été unifié dans un seul ton rouge. Le visiteur traverse un seuil délibérément immersif, comme s’il franchissait le rideau d’une scène avant le lever du jour. Et c’est précisément à travers d’épais rideaux de velours que la nouvelle salle se dévoile, dans une mise en scène qui convoque, presque comme une promesse, les univers cinématographiques de Luis Buñuel, Pedro Almodóvar, David Lynch ou Aki Kaurismäki.


On lit dans cette transformation autre chose qu’une simple rénovation technique. BACH propose une méditation, presque pudique, sur ce que signifie aujourd’hui faire vivre un lieu culturel à travers le temps. Préserver sans figer. Transformer sans effacer. Dans cette salle où le bleu de la voûte rencontre le rouge des fauteuils, où la mémoire d’un hôpital du XVIIIe siècle dialogue avec celle des salles obscures du XXe siècle, le Reina Sofía ouvre un lieu qui n’appartient à aucune époque en particulier, et c’est sans doute ce qui en fait, déjà, un lieu pour notre temps.
Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía
Calle Santa Isabel, 52, Madrid (Espagne)
BACH / Jaume Bach, Anna & Eugeni Bach








