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Alvaro Barrington, parcourir ensemble les routes

Chez Alvaro Barrington, les œuvres semblent toujours arriver de loin. Elles portent en elles la mémoire de déplacements successifs, de passages, de transmissions. Dans « On the Road (TMS) », présentée à la Villa Kast à Salzbourg, cette impression est presque littérale : les peintures murales, devenues tapisseries, paraissent avoir voyagé avant même de trouver leur place sur le mur. Elles ne s’offrent pas comme des images figées, mais comme des surfaces actives, cousues de récits et de références culturelles entremêlées. Sa nouvelle série, qu’il a choisi d’intituler New Cutout Paintings, assume pleinement cette logique du déplacement et de la transformation continue.

Né dans les années 1980 et formé au Royaume-Uni, Alvaro Barrington a grandi entre plusieurs géographies et états culturels, une instabilité qui irrigue son travail sans jamais le transformer en récit autobiographique direct. L’artiste ne raconte pas son histoire : il en fait un matériau. Son œuvre se construit par assemblage, mêlant héritages caribéens, références musicales, traditions textiles, abstraction moderne et culture populaire. Cette hybridation constante traduit une conception de l’identité fondée sur la circulation, l’usage et le partage plutôt que sur l’origine ou l’ancrage territorial.

Le titre de l’exposition ouvre d’emblée un champ d’associations multiples. « On the Road » évoque autant l’errance fondatrice de la Beat Generation que la circulation concrète des œuvres elles-mêmes, passées de Tate Britain au char Mangrove lors du carnaval de Notting Hill avant d’être reconfigurées pour Salzbourg. Au cœur de chaque pièce se trouve une peinture centrale – celle-là même qui a voyagé de Londres à Notting Hill –, désormais étendue et réimaginée pour l’exposition autrichienne. Cette mobilité n’est pas anecdotique : elle enrichit profondément la structure des œuvres, qui ont connu plusieurs états, plusieurs contextes, et portent encore les traces visibles de ces transformations successives.

Le choix de la toile de jute, matériau central de cette série, n’est jamais neutre. Associée au commerce du cacao et du café, elle charrie une histoire économique et coloniale qu’Alvaro Barrington n’illustre pas frontalement mais qu’il laisse affleurer par le travail de la surface. Épaisse, rugueuse, parfois irrégulière, elle accueille des fragments peints, des impressions sérigraphiées, des formes cousues à même la matière. Le fil devient un élément essentiel : il relie, répare, maintient ensemble des éléments disparates. Ces pratiques trouvent leurs racines dans des traditions textiles caribéennes, mais aussi dans des savoir-faire transmis par les femmes de la famille de l’artiste, inscrivant les œuvres dans une temporalité longue, à la croisée de l’art et de l’artisanat.

Les figures qui apparaissent dans ses compositions sont issues du carnaval : Moko Jumbie, Blue Devil, Jab Jab… Elles traversent les surfaces comme des présences rituelles, à la fois protectrices et transgressives. Le portrait sérigraphié du musicien Buju Banton, motif central des Cutout Paintings, agit comme un point d’ancrage visuel et rythmique. Autour de lui, des carrés colorés – inspirés à la fois par les recherches chromatiques de Josef Albers et par les textiles kuba – structurent l’espace pictural, tandis que les découpes rappellent autant les papiers découpés de Matisse que les motifs textiles africains. Alvaro Barrington ne représente pas le carnaval comme un folklore figé, mais comme un espace vivant de résistance, de communauté et de transformation, où les corps se réapproprient l’espace public par le mouvement, la répétition et le bruit.

Les motifs géométriques qui traversent les œuvres empruntent largement au vocabulaire des étoffes kuba. Leur répétition, leur énergie visuelle, leur déséquilibre maîtrisé rappellent que le textile fut aussi une monnaie, un signe de pouvoir et de circulation. Ces références dialoguent avec l’histoire de l’art occidental sans jamais s’y dissoudre. Chez Alvaro Barrington, les influences ne se superposent pas : elles coexistent, parfois en tension, comme autant de récits simultanés.

Ce qui se joue dans « On the Road (TMS) » tient peut-être dans cette opposition constante entre le poids et le mouvement. Les œuvres ont une présence physique forte, presque gravitationnelle, mais racontent toutes une histoire de passage. Dans leur forme actuelle – désormais réunies sous le titre Cutout Paintings –, elles demeurent ouvertes, prêtes à être déplacées, poursuivies ailleurs. Elles rappellent que les images, comme les individus, vivent de ce qu’elles traversent, et que l’art peut devenir un espace où se tiennent ensemble des histoires multiples, sans jamais se refermer sur une seule.

« Alvaro Barrington – On the Road (TMS) »
Villa Kast
Mirabellplatz 2, Salzbourg (Autriche)

Des experiences et une culture qui nous définissent

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