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Wifredo Lam, le rêve comme déplacement du monde

1970 LAM Les Abalochas dansent pour Dhambala dieu de lunité

Chez Wifredo Lam, l’art moderne cesse d’être un territoire balisé pour devenir un champ de forces. Avec « When I Don’t Sleep, I Dream », le Museum of Modern Art (MoMA) consacre la première grande rétrospective américaine à un peintre dont l’œuvre, longtemps tenue aux marges du canon occidental, apparaît aujourd’hui comme l’un de ses points de bascule les plus décisifs.

1966 LAM Les Invitees

J’ai eu la chance de découvrir cette exposition au MoMA, et elle est absolument magnifique ! Dès les premières salles, on entre dans l’univers de Wifredo Lam comme dans un territoire à part entière : la scénographie et l’accrochage produisent une véritable immersion, où chaque œuvre semble dialoguer avec la suivante dans une continuité presque organique. On ressort avec le sentiment d’avoir traversé un monde intérieur dense, habité, vibrant. 

Né à Cuba en 1902, formé en peinture en Espagne, passé par Paris, Marseille, puis revenu aux Caraïbes avant de s’installer durablement en Europe, Lam incarne avant l’heure la figure de l’artiste transnational. Mais son itinérance n’a rien d’anecdotique : elle façonne une œuvre traversée par les tensions du XXᵉ siècle – colonialisme, exil, racisme, guerres – que la peinture ne cherche pas à illustrer, mais à métaboliser. Le parcours du MoMA, riche de plus de 130 œuvres couvrant six décennies, restitue cette trajectoire complexe sans jamais la réduire à une simple synthèse stylistique.

Les premières œuvres réalisées en Espagne, marquées par la guerre civile, révèlent déjà un peintre pour qui la forme est indissociable d’un engagement politique. Très tôt, Lam refuse la neutralité moderniste. À Paris, sa rencontre avec Pablo Picasso et André Breton l’inscrit dans le cercle surréaliste ; pourtant, il ne s’y fond jamais complètement. Là où le surréalisme européen puise dans l’« ailleurs » une imagerie souvent fantasmatique, Lam en inverse le regard : il mobilise l’automatisme graphique, le rêve et la métamorphose pour réactiver des mémoires enfouies, des cultures diasporiques reléguées au silence. Les dessins collectifs, les cadavres exquis et les livres illustrés témoignent de cette période de circulation intense des formes et des idées. 

1958 LAM Untitled

Ce qui frappe particulièrement au fil du parcours, c’est la puissance d’une voix artistique longtemps demeurée dans l’ombre. Lam apparaît comme un artiste encore méconnu du grand public, alors que sa vision est d’une force rare, profondément personnelle. À travers ses œuvres, on perçoit clairement la richesse de ses inspirations – africaines, caribéennes, européennes –, mais aussi ses origines culturelles multiples et ses tourments intérieurs. Chaque figure hybride, chaque paysage traversé de tensions semble porter la mémoire d’un déplacement, d’un arrachement, d’une quête identitaire.

Le véritable tournant intervient lors de son retour à Cuba en 1941. Lam y opère une réinvention radicale de son langage pictural. Les figures hybrides, mi-humaines, mi-végétales, surgissent dans des compositions denses où le paysage devient un espace rituel. La jungla, œuvre emblématique conservée par le MoMA depuis 1945, ne relève ni de l’exotisme ni de l’abstraction pure : elle apparaît comme une condensation visuelle de l’histoire caribéenne, de l’esclavage aux spiritualités afro-caribéennes, dans une peinture à la fois sensuelle et inquiète.  

L’exposition montre avec justesse que Lam n’a jamais cessé de se déplacer. À la fin des années 1940, sa palette s’assombrit, la matière se densifie, jusqu’à Grande Composition, œuvre monumentale de 1949, présentée pour la première fois depuis plus de soixante ans. Cette peinture sur papier kraft, d’une ambition formelle exceptionnelle, marque un moment de bascule : l’espace y est saturé de figures abstraites, comme si le corps humain se dissolvait dans un champ de forces.

Installé à Albissola Marina, en Italie, à partir des années 1950, Lam poursuit ses expérimentations, notamment dans la série Brousse, où l’abstraction gagne en autonomie sans jamais effacer la charge symbolique des formes. Dans les années 1960 et 1970, il revient à une figuration étirée, spectrale, peuplée d’êtres filiformes qui semblent danser sur les ruines d’un monde ancien. Ni tout à fait humaines ni totalement mythologiques, ces figures incarnent une vision du monde où le visible et l’invisible coexistent.

La rétrospective se conclut par des œuvres tardives, telles ses créations en céramique et des estampes issues de collaborations littéraires avec Aimé Césaire, Édouard Glissant ou René Char. Là encore, Lam refuse toute clôture. Jusqu’à la fin, il multiplie les supports, comme si la peinture seule ne suffisait plus à contenir ce qu’il avait à dire.

Au MoMA, Wifredo Lam apparaît moins comme un chaînon entre l’Europe et les Caraïbes que comme un opérateur critique de la modernité. Un artiste qui n’a jamais cherché à intégrer le récit dominant, mais à le déplacer de l’intérieur, en faisant du rêve, du mythe et de la mémoire des outils de résistance. Plus qu’une rétrospective, « When I Don’t Sleep, I Dream » agit comme un rappel : l’histoire de l’art moderne reste un champ instable, traversé par des voix longtemps maintenues à la périphérie, mais désormais impossibles à ignorer.

 « Wifredo Lam: When I Don’t Sleep, I Dream »
 Museum of Modern Art (MoMA)
11 West 53 Street, New York (États-Unis)
 Du 10 novembre 2025 au 11 avril 2026

moma.org

1966 LAM Les Invitees

1944 LAM Harpe astrale

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