LE ROUGE, PARTI PRIS 

© Michael Kleinberg, Bazaar Photography

Longtemps réservé à l’accent, à la touche que l’on ose du bout des doigts, le rouge s’invite désormais dans l’intégralité de l’espace. Murs, sols, mobilier, objets : il ne ponctue plus, il enveloppe. Retour sur une couleur qui a cessé de se faire discrète. 

© Michael Kleinberg, Bazaar Photography

Il fut un temps où le rouge se contentait d’un coussin, d’un vase, d’une reliure posée sur une étagère. Une couleur que l’on maniait avec prudence, comme on hausse la voix une fois dans une conversation. Cette réserve n’a plus cours. Dans les intérieurs les plus récents, le rouge occupe tout le champ, sature les surfaces et compose des atmosphères entières où l’œil ne trouve aucun repos, et n’en cherche pas.

La bibliothèque murale peinte d’un rouge profond en offre une première leçon. Les rayonnages disparaissent dans la teinte, laissant les monographies d’art se détacher comme autant de fragments clairs sur un fond dense. Ici, la couleur ne décore pas : elle construit le lieu, transforme un simple pan de mur en cabinet feutré où la lecture devient rituel. Le parquet à chevrons, chaleureux, tempère l’ensemble sans jamais lui voler la vedette.

Le salon monochrome pousse la logique plus loin encore. Murs, canapé, table d’appoint, plaid, tapis : tout se fond dans une même gamme de rouges, du velours sourd à l’écarlate. Seul le feuillage sombre d’une plante vient rompre cette immersion, rappelant que le vert constitue un complément chromatique naturel du rouge. L’espace ne raconte rien d’autre que lui-même, et cette radicalité suffit à le rendre saisissant.

Le rouge sait aussi jouer la nuance et le contraste. Associé au vert émeraude d’une salle de bains, aux carreaux de faïence et aux laitons, il compose un accord presque baroque, où la chaleur du mur affronte la fraîcheur du marbre. Ailleurs, une console laquée d’un rouge ondoyant se dresse sur un sol en damier noir et blanc, flanquée de deux demi-sphères murales laquées. La couleur, ici, devient sculpture : elle capte la lumière, la déforme, transforme le meuble en pièce presque liquide.

Le mobilier des années 1970 nourrit largement ce retour en grâce. Étagère sinueuse en métal laqué grenat, chaises tubulaires chromées posées sur une moquette rouge, tapis aux compositions géométriques : le vocabulaire du design radical italien resurgit avec son goût pour les formes franches et les teintes assumées. Le rouge y trouve un terrain naturel, celui d’une époque qui ne redoutait ni l’audace ni l’excès. Même les objets les plus modestes, un vase d’acier aux arcs colorés, une lampe globe montée sur trépied, participent de cette énergie retrouvée. 

C’est dans la restauration que le rouge déploie sa dimension la plus théâtrale. Un projet récent, inspiré de la Feria de Jerez (fête andalouse dédiée au cheval), en fait le cœur de sa mise en scène. Banquettes de velours oxblood, colonnes cannelées, camaïeux de rouges superposés : la couleur y épouse le mouvement du flamenco, tandis qu’une salle privée s’enveloppe de velours cramoisi courbé comme le volume d’une jupe de danseuse. Une autre pousse la tension jusqu’à la table écarlate et au lustre sinueux, évocation du frisson de l’arène. Le rouge devient récit, émotion, spectacle.

© Michael Kleinberg, Bazaar Photography

De la bibliothèque intime au restaurant conçu comme une procession, une même conviction se dessine. Le rouge n’est plus la couleur du risque mesuré, mais celle de l’engagement total. Il demande de l’aplomb, une certaine confiance dans la puissance du monochrome et dans la beauté du geste franc. À rebours des intérieurs neutres et rassurants, il rappelle qu’un espace peut aussi se vivre comme une émotion, pleine, chaude, sans réserve.

© Michael Kleinberg, Bazaar Photography

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