Maurizio Galante & Tal Lancman : la haute couture devient objet de désir

Il y a des expositions qui se visitent, et d’autres qui se vivent. Celle que la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais consacrent conjointement à Maurizio Galante et Tal Lancman appartient clairement à la deuxième catégorie. Visible jusqu’en janvier 2027, elle présente environ 160 pièces – robes, meubles et objets de design – sur deux lieux, et a reçu le label « Exposition d’intérêt national » décerné par le ministère de la Culture.

Maurizio Galante et Tal Lancman se connaissent depuis une trentaine d’années, et leur collaboration, menée depuis 2003 sous le nom de studio INTERWARE, a donné naissance à une œuvre qui résiste à toute tentative de classement. Leur rencontre avec les musées de Calais, elle, est plus récente : elle remonte à 2018, lorsque Galante a invité l’équipe du musée à l’un de ses défilés parisiens. C’est finalement la commissaire Lydia Kamitsis qui a fait le lien entre ce travail commun et la ville.

Maurizio Galante, couturier romain installé à Paris depuis 1996, est membre officiel de la Chambre Syndicale de la Haute Couture depuis 2008. Ses créations figurent dans les collections des plus grands musées du monde : le V&A à Londres, le MoMA à New York, le musée Galliera et le Musée des Arts décoratifs à Paris, le Kyoto Costume Institute, le MUDAM au Luxembourg. Cette même année 2008, il a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Tal Lancman, de son côté, a été rédacteur pendant dix-sept ans pour le magazine View Textile avant d’être à son tour fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2025 ; c’est son regard transversal qui a ouvert leur pratique bien au-delà du seul vêtement.

Ce qui les unit, c’est une fascination commune pour le monde naturel et animal, une exigence technique hors du commun, et un sens de l’humour discret mais toujours présent. Leurs créations sont ce que Lydia Kamitsis appelle des « objets amis », pensés pour faire naître le dialogue avec ceux qui les regardent.

À la Cité de la dentelle et de la mode, le visiteur entre dans un espace noir où 60 robes de haute couture conversent avec des objets de design. Dès l’atrium, le ton est donné : le Tigre nuage, sculpture aérienne composée de 2 500 feuilles de tulle découpées à la main et assemblées à l’aide de perles, reproduit en taille réelle la silhouette d’un tigre. Présentée pour la première fois en 2009 à la Designer’s Day, à l’invitation de la cristallerie Baccarat, elle rappelle la menace qui pèse sur certaines espèces animales.

On y découvre aussi le boléro Drago, dont la structure en triangles d’organza s’inspire de la peau d’un dragon. Une pièce que Zaha Hadid, qui en possédait un exemplaire, voyait comme une véritable architecture souple. Non loin se trouvent la table et la chaise Flirt, en métal perforé brodé à la main de lacets en silicone ; la table, un objet qui raconte, sous la nappe, la chorégraphie secrète de deux inconnus dînant face à face, a nécessité à elle seule 2 223 mètres de lacets. On peut également admirer le papier peint Akhtar, édité par Pierre Frey, dont le nom, emprunté au persan, signifie « constellation ». Ici, le motif Italic lace réinvente le reticello, cette ancienne dentelle florentine du XVIe siècle, pour habiller des murs entiers d’une texture précieuse.

Au musée des Beaux-Arts, l’atmosphère change du tout au tout. Dans un environnement blanc, presque clinique, la nature reprend ses droits. Vingt-et-un portraits de tulipes perroquets, photographies rehaussées de peinture acrylique par Tal Lancman, occupent les cimaises. Face à elles, cinq oiseaux anciens en céramique ou en porcelaine, patiemment chinés puis entièrement rebrodés de plumes en organza et de perles de verre ; chaque pièce représente entre 300 et 350 heures de travail.

Ce qu’on retient de l’univers de Galante et Lancman, c’est que chaque objet porte en lui une histoire. Le vase en céramique dorée s’inspire ainsi des tombaroli, ces pilleurs de tombes étrusques qui cassaient les poteries pour mieux les revendre, une pratique ici détournée en œuvre poétique. Les poufs cactus, conçus pour l’école de la Chambre syndicale de la couture à la demande de son président Didier Grumbach, jouent sur la tension entre la peur de la piqûre et la douceur inattendue du contact. Et les robes miniatures au 1/5e, présentées en 2004 à la Fondation Cartier devant une chorale de 40 chanteurs cachée derrière un rideau de tulle, réinventent l’idée même du défilé comme moment unique et mémorable.

Dans tous ces objets, la haute couture dépasse son cadre habituel pour embrasser la céramique, le métal, le verre, la paille, la dentelle, le PVC, les gestes de la couture s’appliquant à toutes les matières avec une précision qui force l’admiration.

Pourquoi y aller ? Parce qu’il est rare de voir une œuvre aussi cohérente et aussi libre à la fois, et parce que l’échange mené entre les deux musées, entre la mode et les arts, entre la nature et l’artifice, l’est avec une intelligence que l’on rencontre rarement dans une exposition de cette envergure. Comme le dit Lydia Kamitsis, il y a là « un art pour corps intelligent, esprit en mouvement ».

« Maurizio Galante & Tal Lancman »

Cité de la dentelle et de la mode

135, quai du Commerce, Calais 

Jusqu’au 3 janvier 2027

cite-dentelle.fr

@cite_dentelle_mode

Musée des Beaux-Arts

25, rue Richelieu, Calais 

mba.calais.fr

@mba_calais

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