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Ayana V. Jackson, photographier là où l’histoire résiste

Avec « I Would Follow Her by Ground and Sea », présentée à la galerie Mariane Ibrahim à Paris, Ayana V. Jackson propose une réflexion dense et rigoureuse sur la photographie comme espace de pouvoir, de mémoire et de reconfiguration historique. L’exposition ne se contente pas de rassembler des ensembles majeurs de son travail : elle met en tension plusieurs moments de sa pratique pour interroger ce que les images ont fait aux corps, et ce que les corps peuvent encore faire aux images.

Au cœur de la démarche de Jackson se trouve une interrogation sur la photographie elle-même, sur la manière dont les images ont contribué à façonner des récits historiques et des systèmes de représentation durables, et sur la capacité du médium à se réexaminer. En s’appuyant sur des archives visuelles des XIXe et XXe siècles, l’artiste ne cherche pas à restaurer une vérité perdue, mais à rendre visibles les processus de construction de l’histoire par l’image. La photographie, chez elle, n’est jamais un simple document : elle devient un espace d’analyse et de remise en jeu.

Le rez-de-chaussée de l’exposition est consacré à trois œuvres issues de la série From the Deep: In the Wake of Drexciya, inspirée de l’univers afro-futuriste du duo techno Drexciya, qui imagine une civilisation sous-marine née des femmes africaines enceintes jetées à la mer durant la traite transatlantique. À partir de cet imaginaire mythologique, Jackson déplace le regard vers l’abîme. Mais cet abîme n’est pas traité comme un lieu d’anéantissement : il devient un espace de transformation, un territoire imaginaire où les violences historiques sont reconnues sans être figées dans la victimisation. Les images, souvent sombres et sculpturales, convoquent une iconographie sacrée et aquatique qui refuse la neutralité du regard. 

Ayana V. Jackson, Sea Lion, 2019. Courtesy of the Artist and Mariane Ibrahim

Dans ces photographies, Jackson utilise son propre corps comme point d’ancrage. Ce choix n’est ni performatif au sens spectaculaire ni autobiographique au sens strict. Il s’agit plutôt d’une stratégie méthodologique : en incarnant des figures absentes des archives, l’artiste met en crise la distance supposée entre sujet, photographe et spectateur. Le corps devient un site de transmission, mais aussi un outil critique qui révèle l’artificialité des poses, des catégories et des récits imposés par l’histoire visuelle occidentale.

À l’étage, l’exposition s’ouvre à des œuvres issues d’autres séries, dont Dear Sarah (2016) et You Forgot to See Me Coming (2023). Ces ensembles poursuivent une réflexion sur la manière dont les femmes noires ont été inscrites ou effacées des récits historiques. 

Dans Dear Sarah, Jackson revient sur Sarah Forbes Bonetta, figure du XIXᵉ siècle naviguant entre esclavage, protection impériale et assimilation forcée. Les photographies mettent en évidence la violence contenue dans les actes de nomination et de mise en image, tout en soulignant la fragmentation identitaire produite par ces processus. 

You Forgot to See Me Coming introduit un déplacement géographique et tonal. En s’intéressant aux femmes afro-descendantes et autochtones impliquées dans des conflits armés du début du XXe siècle, notamment la Révolution mexicaine, Jackson introduit une forme de légèreté calculée. L’humour et le jeu y deviennent des outils de perturbation historiographique, révélant à quel point l’oubli des femmes dans les récits de libération relève d’un choix structurel.

Ayana V. Jackson, Adelita – I would Follow her by Ground and Sea, 2023. Courtesy of the Artist and Mariane Ibrahim

L’actualité récente confère à cette exposition une résonance particulière. La mise en cause publique du travail de Jackson par l’administration américaine en 2025 rappelle que les images restent un terrain de lutte. Loin d’affaiblir son œuvre, cette controverse souligne l’acuité de sa démarche : insister sur l’histoire précisément là où elle dérange, là où elle est contestée ou menacée d’effacement. 

« I Would Follow Her by Ground and Sea » affirme ainsi une conception exigeante de la photographie contemporaine, qui devient non pas un médium de réparation symbolique, mais un espace critique où mémoire, représentation et responsabilité se rencontrent. En travaillant avec et contre l’archive, Ayana V. Jackson rappelle que regarder est toujours un acte politique, et que certaines images continuent, obstinément, de nous regarder en retour.

« Ayana V. Jackson: I Would Follow Her by Ground and Sea »
Galerie Mariane Ibrahim
18, avenue Matignon, Paris 8e 

marianeibrahim.com

Ayana V. Jackson, Aina, 2016. Courtesy of the Artist and Mariane Ibrahim

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