
Saturation des couleurs, ironie mordante et sens aigu du détail : avec « Global Warning », le Jeu de Paume rassemble les images les plus emblématiques de Martin Parr pour interroger nos modes de vie contemporains.

Martin Parr s’est éteint le 6 décembre 2025, à l’âge de 73 ans, à son domicile de Bristol. Avec lui disparaît bien plus qu’un photographe : une manière de voir le monde, à la fois implacable, ironique et profondément humaine, attentive aux rituels banals comme aux excès de la modernité. L’exposition « Martin Parr. Global Warning », présentée au Jeu de Paume, met en lumière ce regard critique porté sur nos turpitudes contemporaines à travers différentes séries sur plus de cinquante ans de production.
Parr n’a jamais photographié les puissants ni les grands drames de l’Histoire. Il a choisi de s’attarder sur ce que nous jugeons insignifiant : les vacances standardisées, le tourisme de masse, les loisirs populaires, la consommation quotidienne, les gestes répétés d’un monde saturé d’images. Mais dans cette banalité, il révélait des tensions profondes – sociales, culturelles, environnementales – qui, avec le recul, prennent une gravité nouvelle.
Depuis la fin des années 1970, l’œuvre du photographe compose un inventaire méthodique des déséquilibres contemporains. Des stations balnéaires britanniques aux plages surfréquentées du globe, des supermarchés aux centres commerciaux, Parr observe sans relâche l’uniformisation des comportements et des paysages. Il ne dénonce pas frontalement, ne moralise jamais ; il montre. Et c’est précisément cette accumulation patiente qui donne à son regard sa puissance critique.
Sa rupture avec le noir et blanc documentaire, son recours assumé à la couleur saturée, au flash direct, au cadrage serré ont profondément transformé la photographie sociale. Avec The Last Resort (1983-1985), série devenue emblématique, il impose une esthétique crue qui épouse la violence douce de la société de consommation : corps entassés, fritures, glaces fondantes, béton et soleil pâle. À l’époque jugées vulgaires ou provocantes, ces images redéfinissent durablement ce que la photographie documentaire peut – et doit – regarder.


Martin Parr, New York, USA, 1999
L’exposition « Global Warning » permet de relire ce travail sous un angle plus large encore. En réunissant quelque 180 œuvres réparties dans 5 sections – « Tout doit disparaître », « Petite planète », « Le règne animal », « Addictions technologiques » –, elle met en évidence des thèmes récurrents : la frénésie consumériste, les ravages du tourisme de masse, notre cohabitation ambivalente avec les animaux, notre rapport avec les machines de toutes sortes. Martin Parr n’a jamais été un militant au sens classique, mais son œuvre documente avec une précision implacable les dérives de nos modes de vie, qui contribuent notamment aux bouleversements climatiques de l’Anthropocène.
Son humour, souvent perçu comme léger, se révèle ici profondément satirique. Héritier d’une tradition britannique de la moquerie douce-amère, Parr utilise le cliché pour mieux le retourner, le fissurer, en exposer l’absurdité. Carte postale touristique, selfie, photographie animalière ou food photography deviennent les symptômes d’un monde qui se regarde sans toujours se comprendre.
Ce regard n’est jamais celui d’un observateur extérieur. Le photographe n’a cessé de rappeler qu’il faisait partie du monde qu’il photographiait. Voyageur infatigable, amateur de plages (bien qu’il ne sache pas nager), conscient de sa propre empreinte carbone, il refusait toute posture morale. « On va vers la catastrophe, mais on y va tous ensemble », affirmait-il. Cette lucidité sans prétention donne à ses images une force rare : elles ne désignent pas des coupables, elles exposent un système, et notre implication collective.
Aujourd’hui, à l’heure où les images sont lissées, calibrées et aseptisées, la disparition de Martin Parr laisse un vide critique évident. Son œuvre nous rappelle que la banalité n’est jamais neutre, qu’elle est le lieu même où se jouent nos habitudes, nos excès et nos aveuglements. « Global Warning » apparaît ainsi non seulement comme un hommage majeur, mais aussi comme un miroir tendu à notre présent.
Martin Parr est parti, mais son regard demeure dans chaque photographie qui ose regarder le monde ordinaire sans le juger, sans l’idéaliser, et sans détour.
« Martin Parr. Global Warning »
Jeu de Paume
1, place de la Concorde, Paris 1er
Du 30 janvier au 24 mai 2026









