
Reprenant les plus grands airs d’opéra, ses récits fondateurs et son esthétique tout en étant dialogué et mis en scène comme un film traditionnel, The Opera! – collaboration entre un directeur artistique de l’événementiel, Paolo Gep Cucco, et un homme de théâtre, Davide Livermore – est une œuvre étonnante. Un ovni à destination des fans d’opéra, mais aussi de nouvelles technologies.

La descente aux enfers d’Orphée à la recherche d’Eurydice, récit fondateur de la culture occidentale, est l’un des matériaux les plus populaires pour les livrets d’opéra et de ballets. De L’Euridice de Giulio Caccini et Jacopo Peri au tout début du XVIIe siècle à Orphée, l’opéra de chambre de Philip Glass créé en 1993, en passant par les chorégraphies de Pina Bausch (Orpheus und Eurydike, 1975) et les œuvres de Stravinsky (Orpheus, 1947) ou d’Offenbach (Orphée aux Enfers, 1858), le grand mythe est partout dans l’histoire lyrique. Il a passionné autant le classique viennois Joseph Haydn que le père de la musique électronique Pierre Schaeffer. On l’interprète en version baroque de cour chez Lully ou en néo-classique pour Darius Milhaud. C’est bien simple : tous les maîtres de l’opéra se sont un jour attaqués au grand récit grec, dont les aventures se lisent aussi bien sur les vases antiques aux tons noir et rouge que dans les histoires de Virgile et les Métamorphoses d’Ovide.
Quoi de plus logique, donc, pour un film qui se veut un hommage à l’opéra que d’offrir une nouvelle relecture de ce mythe ? Volontiers baroque, la version de Livermore et Cucco – adaptée directement de la version classique de Christoph Willibald Gluck, créée à Vienne en 1762 – mêle film noir, lumière crépusculaire et esthétique de défilé. The Opera! est un film hybride : on y retrouve des stars du cinéma (Vincent Cassel, Fanny Ardant, Rossy De Palma…) et des personnalités de l’art lyrique (la soprano Mariam Battistelli et le ténor Valentino Buzza tiennent les rôles principaux). Quelque part entre opéra et cinéma, ce film étrange s’offre aussi le luxe d’une technologie de pointe pour rendre hommage à un art séculaire. The Opera! est en effet tourné intégralement dans un décor virtuel composé de volumes LED, cette nouvelle technologie de studio qui ringardise définitivement les fameux fonds verts.
Les écrans LED du théâtre à l’italienne

Concrètement, le décor est entouré d’immenses écrans LED de plusieurs mètres, qu’on retrouve également au plafond, qui diffusent des images permettant de créer l’univers qui entoure les acteurs. La définition de ces écrans et leur luminosité proche de la lumière naturelle confèrent beaucoup de crédibilité à cette création, même si elle est fantasmagorique. Cela fonctionne aussi par la manière dont les personnages sont éclairés par cette étrange luminosité qui, dans la narration, provient d’une formidable éclipse solaire. À l’aide de moteurs graphiques identiques à ceux qu’on retrouve dans le monde du jeu vidéo, les images numériques générées par les écrans LED et la lumière qu’ils dégagent s’adaptent aux mouvements de la caméra. Comme si le décor bougeait en même temps que les personnages.
Car The Opera! est aussi une vaste et ambitieuse démonstration publicitaire pour les studios Prodea Led à Turin, où le coréalisateur Paolo Gep Cucco est directeur artistique. À ses côtés, derrière la caméra et à l’écriture du livret, une personnalité d’envergure de l’art dramatique italien : le metteur en scène, acteur, chanteur et auteur, directeur du Teatro Nazionale de Gênes, Davide Livermore. Les moyens sont là, et on les retrouve aussi dans les magnifiques costumes réalisés par la costumière d’opéra Mariana Fracasso, en collaboration avec les collections de Dolce & Gabbana (dont la passion pour l’opéra n’est plus à prouver, et se ressent dans ses collections et ses défilés, organisés à la Scala de Milan en 2019 ou, cette année, au Teatro Antico de Taormine).


Alors, hommage à l’opéra par et pour les amoureux du lyrique ou démonstration des nouveaux outils technologiques pour réalisateurs et producteurs ? Certainement un peu des deux. Offrir le dernier cri de la technologie cinématographique pour rendre un hommage à l’opéra – l’idée est délicieusement provocante. Car il faut se souvenir que d’Abel Gance à Walter Ruttmann en passant par les futuristes italiens, les pionniers du cinéma voyaient souvent dans le cinématographe un nouvel « art total », surpassant et démodant celui proclamé par Wagner au siècle précédent. Voilà donc une belle ironie de l’histoire.





