
Une sphère de verre soufflé posée sur un socle de béton érodé au sel marin : tout l’art de Draga & Aurel tient dans cette rencontre, où la fragilité défie la masse et où la lumière semble sourdre de la matière elle-même. Depuis leur atelier de Côme, la créatrice Draga Obradovic et l’artiste Aurel K. Basedow ne s’imposent jamais d’obtenir une forme : ils la laissent advenir.

Leur formule sonne comme un manifeste : « Nous ne dessinons pas la forme, nous créons les conditions de son apparition. » Tout, dans leur travail, découle de ce renversement. La résine pigmentée, le béton, le métal poli ou oxydé, le verre de Murano ne sont pas des moyens au service d’un dessin préalable, mais des partenaires dont on épie les réactions. Le designer y devient une sorte d’orchestrateur de phénomènes : il prépare la réaction, règle la chaleur du four, dépose les inclusions, puis laisse la matière décider du reste. De ces gestes, qui orientent la matière sans lui dicter sa forme finale, naît un style immédiatement identifiable.


Cette méthode se cristallise en 2019, lorsque le duo présente à la Milan Design Week « TransparencyMatters », onze pièces entièrement faites main qui érigent la transparence en principe – non l’effet optique, mais une attitude, claire et révélatrice. Auparavant, Draga & Aurel s’étaient fait connaître en empruntant une voie alors peu fréquentée, le réemploi de mobilier ancien : avec « Deshabillé » (2007) puis « Heritage » (2009), ils transformaient l’objet trouvé en récit plutôt qu’ils ne le restauraient. La collaboration avec la maison italienne Baxter, amorcée dès 2009 et toujours d’actualité, acheva de les porter sur la scène internationale. Mais c’est bien la résine, conjuguée au béton et aux métaux, qui a fixé leur identité : une matière tour à tour limpide et trouble, capable de piéger la lumière en son cœur.


À Milan cette année, au sein de Salone Raritas, le nouvel espace du Salone del Mobile dédié à l’édition limitée, ce parti pris a atteint un nouveau niveau. Avec Affinity in Light, conçu avec la verrerie vénitienne Salviati, née à Murano en 1859, le verre soufflé faisait pour la première fois jeu égal avec la résine. Entre le four et l’atelier, deux temporalités se répondent : le verre garde la mémoire du feu et du geste des maîtres verriers, la résine capte puis diffuse la clarté. Le titre dit l’essentiel : il ne s’agit pas d’une collaboration au sens habituel, mais d’un alignement de regards.




La collection de luminaires « Soffio » en livre la démonstration la plus claire. Les sphères de verre, travaillées selon les techniques anciennes du cotisso, du pulegoso et du crackle, renoncent à la perfection : elles comportent des bulles, se craquèlent, retiennent des inclusions, et c’est de ces accidents que naît leur intensité. La lumière ne les rend pas lumineuses, elle paraît les habiter, traversant le volume pour en révéler la texture. Posées sur du béton compact érodé au sel marin, ces sphères fragiles contrastent violemment avec la masse de leur socle ; la forme surgit précisément de l’affrontement entre expansion et contention, transparence et densité, légèreté et poids.


Avec « Crisalide », la démarche se fait plus silencieuse. Des plaques de verre de Murano fusionnées se superposent en strates, produisant des passages chromatiques fluides et jamais tout à fait prévisibles, où la couleur cesse d’être un décor pour devenir l’ossature même de la pièce. Suspendue, en équilibre instable, chaque composition semble refuser de se figer : la lumière la traverse comme une trace continue et la transforme selon l’heure et la perception du spectateur. C’est l’idée d’un processus jamais clos, d’une forme indéfiniment reconduite par le regard.


La même dynamique irrigue les pièces de résine. La console Stendhal combine quatre volumes de résine époxy rose translucide avec deux colonnes de béton noir, lisses en haut, poreuses et brutes en bas. La table Lava consiste en un épais plateau de résine, qui absorbe la lumière et la restitue avec profondeur, posé sur une base conique érodée au sel. Quant au banc Rive Duo, il est constitué de deux volumes asymétriques empilés où des inclusions de résine, serties dans le béton, percent la masse comme autant de lumières captives. Partout, la même dichotomie : l’opaque et le translucide, le lourd et le léger, la matière et ce qui la traverse.


À ce dialogue répondent enfin les éléments modulaires de Salviati, hérités d’une intuition des années 1960 : à partir d’un seul module, ils s’emboîtent comme les pièces d’un puzzle lumineux pour former lustres, appliques ou cloisons. La transparence y devient un principe constructif, qui fait respirer les pleins et les vides. Au-delà de ces éditions, Draga & Aurel collaborent avec plusieurs grandes maisons italiennes – Poltrona Frau, Visionnaire, Giorgetti, Gallotti&Radice, Wall&decò – tandis que l’œuvre autonome d’Aurel K. Basedow continue de nourrir l’objet. C’est là, sans doute, le secret de leur singularité : faire de chaque pièce une expérience de la lumière, de la matière et de leurs métamorphoses.








