Portrait. Xanthe Somers, la terre qui se souvient

De la terre montée au colombin aux fils tendus du tissage, la céramiste zimbabwéenne façonne un langage de formes où le geste le plus quotidien devient monument.

Les œuvres de Xanthe Somers attirent d’abord par leur présence. Monumentales, colorées, presque exubérantes, elles semblent célébrer la matière et l’ornement. Pourtant, derrière leur apparente légèreté, les sculptures de l’artiste portent des intentions plus complexes, où se croisent mémoire collective, gestes hérités et travail souvent rendu invisible.

Née à Harare et aujourd’hui installée à Londres, Xanthe Somers appartient à une génération d’artistes qui réinventent les codes de l’artisanat pour interroger les réalités contemporaines. Le travail qu’elle fait puise dans les histoires, les savoir-faire et les paysages du Zimbabwe tout en ouvrant un dialogue plus large sur les liens et les déséquilibres qui façonnent nos vies quotidiennes.

Cette année, son œuvre poursuit son rayonnement international avec sa participation à « Poetic Threads », présentée à October Gallery à Londres aux côtés des peintures de l’artiste marocaine Yacout Hamdouch, ainsi qu’avec sa sélection parmi les finalistes du Loewe Foundation Craft Prize 2026. Elle y dévoile une nouvelle série, Carer, Cleaner, Mother, Maker (« Soignante, femme de ménage, mère, créatrice »), où s’entrelacent poterie, vannerie et textile en un même langage de formes. Une reconnaissance qui confirme la place grandissante qu’occupe son travail au sein de la création contemporaine.

À cette occasion, Acumen a interrogé l’artiste autour de son parcours, de ses inspirations et de la manière dont elle construit, à travers la sculpture, un moyen d’expression où l’intime rencontre le collectif.

« Poetic Threads : Xanthe Somers and Yacout Hamdouch »

October Gallery 

24 Old Gloucester Street, Bloomsbury, Londres (Angleterre)

Du 2 juillet au 15 août 2026

octobergallery.co.uk

Vous travaillez le grès émaillé, monté au colombin selon la méthode traditionnelle. Qu’est-ce qui vous a attirée vers cette pratique lente et patiente plutôt que vers d’autres techniques céramiques ?

Je crois que cette méthode m’a attirée parce qu’elle me semble la plus intuitive et la plus sculpturale. C’est une façon de travailler que l’on peut aborder très naturellement, sans avoir besoin d’heures d’apprentissage, et, en tant que céramiste autodidacte, elle m’a permis d’apprendre vite, par l’expérimentation, l’essai et l’erreur. Je pourrais consacrer une vie entière à explorer d’autres techniques, comme le tournage ou le moulage, mais la liberté de forme qu’offrent le colombin et le modelage à la main est quelque chose dont je ne voudrais pas me priver. Elle me permet de créer des formes et des structures d’une expressivité singulière, sans contrainte.

Xanthe Somers

Pourriez-vous nous présenter tous les matériaux que vous employez ? Les matériaux ancestraux d’une part, comme l’argile, la technique du colombin, la stéatite ou le tissage, et les plus contemporains d’autre part, comme la corde de nylon, le tuyau d’arrosage ou l’émail à lustre d’or. Comment ces matériaux entrent-ils en dialogue au sein d’une même pièce ?

Je pense que mêler le passé et le présent est une manière précieuse de développer une voix artistique contemporaine. Au Zimbabwe, on a souvent tendance à romancer le passé, que ce soit à travers l’idée d’une identité africaine « exotisée » ou à travers des récits façonnés par l’expérience coloniale. Je voulais trouver un chemin au-delà de ces perspectives, tout en m’appuyant sur la tradition du tissage comme moyen d’explorer les thèmes de la cohésion sociale et, parfois, de son absence. En reliant les pratiques héritées aux préoccupations d’aujourd’hui, j’espère créer une œuvre qui parle de la complexité du présent plutôt que de se contenter de contempler le passé.

Vos pièces sont remarquablement grandes, dépassant souvent un mètre de hauteur. Quel est votre rapport à l’échelle monumentale, et quels défis techniques cela pose-t-il lorsque l’on travaille au colombin ?

Je cherche toujours à construire plus grand. Il y a quelque chose de profondément fascinant dans l’échelle, en particulier lorsqu’on explore les thèmes du travail des femmes, de l’artisanat et du domestique. J’aimerais voir un jour ces vaisseaux, enracinés dans les traditions domestiques, occuper l’espace public : prendre de la place et imposer leur présence.

D’un point de vue technique, créer à cette échelle exige de la patience. Je construis des parois internes pour soutenir la structure, mais le processus repose avant tout sur la lenteur. L’argile a besoin de sécher juste assez pour porter le poids des formes tissées sans s’effondrer. La lenteur du montage peut facilement engendrer des formes rigides et contrôlées, aussi je cherche sans cesse les moyens de préserver une sensation de mouvement dans l’œuvre. Je veux que l’argile suggère le pli, le dénouement et la douceur, qu’elle paraisse vivante plutôt que figée. Même dans la discipline et la patience que le processus réclame, je m’efforce de conserver une fluidité et une animation silencieuse dans chaque pièce.

Quels artistes, écrivains ou penseurs, en dehors du monde de la céramique, ont nourri votre imaginaire et façonné votre vocabulaire visuel ?

Je puise toujours mon inspiration auprès des artistes du Zimbabwe et du continent africain, non seulement les plasticiens, mais aussi les créateurs de toute sorte qui abordent des sujets proches par d’autres voies et d’autres médiums. Moffat Takadiwa, NoViolet Bulawayo, Tsitsi Dangarembga, Portia Zvavahera comptent parmi mes figures zimbabwéennes préférées.

Et au sein du métier lui-même, quels céramistes, potiers ou artisans vous ont marquée, techniquement ou esthétiquement ? Y a-t-il des figures historiques ou contemporaines que vous admirez particulièrement ?

J’ai grandi entourée des céramiques de la potière zimbabwéenne Marjorie Wallace. C’est elle qui a éveillé mon amour et mon appréciation du médium. Plus récemment, les sculpteurs qui ne cessent de m’inspirer sont Woody De Othello, Raven Halfmoon, Katie Stout ou encore Lindsey Mendick, pour n’en citer que quelques-uns.

Vous intégrez des couleurs vives, presque pop, dans vos émaux. Comment construisez-vous votre palette, et qu’est-ce qui guide vos choix chromatiques ?

J’aime employer des couleurs éclatantes pour attirer le regard. Les histoires et les thèmes qui sous-tendent mon travail peuvent parfois être complexes ou graves, et la couleur offre une invitation à s’en approcher sans que l’œuvre paraisse sombre ou inaccessible. À la manière des abeilles attirées par les fleurs, on est naturellement attiré par la couleur. J’espère que cette attirance première incite à s’attarder un peu, ménageant l’espace pour une rencontre plus profonde avec les idées et les récits inscrits dans l’œuvre.

Les artisanats traditionnels du Zimbabwe, comme le tissage et la sculpture sur stéatite, traversent votre pratique. Comment avez-vous été initiée à ces savoir-faire, et comment les transposez-vous dans la céramique ?

J’essaie de transposer ces traditions artisanales de manière abstraite, afin de créer un nouveau langage visuel qui réunit les histoires et les qualités matérielles de l’étoffe, de l’argile et du tissage. De temps à autre, j’introduis d’autres matériaux pour étendre ce vocabulaire matériel et élargir les possibilités de l’œuvre.

Pour moi, le tissage est une façon particulièrement viscérale de parler du domestique. Les draps sur lesquels nous dormons, les tapis que nous foulons, les vêtements que nous portons sont autant de formes d’étoffe tissée, profondément ancrées dans notre quotidien. Ces matières familières permettent d’explorer des questions plus vastes : la domesticité, le travail des femmes, et les espaces et les héritages qui façonnent la vie au Zimbabwe et dans l’ensemble du Sud global. Par l’abstraction, j’espère relier ces expériences intimes et quotidiennes à des récits plus larges.

Les titres de vos œuvres sont très évocateurs (Behind My Mother’s Apron, « Derrière le tablier de ma mère » ; The Weary Weaver, « La Tisserande lasse » ; Tales Untold, « Récits non dits »). Comment naissent-ils ? Avant, pendant ou après la réalisation de la pièce ?

Les titres sont généralement présents en arrière-plan tout au long du processus de création, orientant les décisions de couleur, de forme et d’échelle. Mais une œuvre peut changer à tant d’étapes : les pièces peuvent se fissurer, se briser, exploser dans le four, ou sortir de la cuisson avec des émaux tout autres que ceux que j’avais imaginés. À cause de cette imprévisibilité, je préfère attendre que l’œuvre soit achevée et se soit pleinement révélée avant de la nommer. C’est seulement lorsqu’elle me paraît finie et, d’une certaine manière, « vivante » que je me sens capable de lui donner son nom véritable.

Que représente l’atelier pour vous ? Un laboratoire, un sanctuaire, un lieu de discipline ? Pourriez-vous décrire une journée de travail type ?

Mon atelier peut être tout cela à la fois, changeant souvent d’un jour à l’autre. La beauté d’une vie créative tient à son évolution constante et à son imprévisibilité. Pour moi, l’atelier est le lieu où je dois passer le plus clair de mes journées. Les idées émergent dans l’acte même de faire, si bien que, lorsque je ne suis pas dans cet espace, je commence à me sentir stagnante.

Cela dit, l’atelier n’est pas toujours un sanctuaire. Comme toute entreprise qui a du sens, il peut être exigeant et éprouvant. Certaines œuvres réclament bien plus que d’autres, demandant patience, persévérance et la volonté de traverser l’incertitude. C’est pourtant précisément dans ces moments que naissent souvent les découvertes les plus gratifiantes.

Xanthe Somers

Y a-t-il de nouveaux matériaux ou projets que vous envisagez actuellement d’explorer ? Des directions vers lesquelles vous aimeriez mener votre travail, qu’il s’agisse de médium, d’échelle, de technique ou de nouvelles collaborations ?

Je cherche toujours des raisons de construire plus grand. Curieusement, chaque fois que je commence à réfléchir à un nouveau projet, j’oublie les difficultés qu’implique le travail à si grande échelle. Ne demeurent que l’excitation et la promesse qu’offre l’échelle.

Réaliser ces ambitions suppose souvent de trouver une résidence ou un atelier capable d’accueillir de grands fours, car la taille de mon travail est en définitive limitée par les machines dont je dispose. Les résidences sont particulièrement attirantes, parce qu’elles offrent non seulement les installations nécessaires à des œuvres ambitieuses, mais aussi un temps dédié et la possibilité de créer dans un environnement nouveau. Il y a quelque chose d’à la fois stimulant et aventureux à s’immerger dans un lieu inconnu, et c’est un cadre que j’espère retrouver pour mes projets à venir.

@xanthesomers

Des experiences et une culture qui nous définissent

Ne ratez aucun article

Inscrivez-vous à notre newsletter