Odili Donald Odita, la couleur comme territoire libre 

Bandes de couleurs vives inclinées, prismes qui se fragmentent, tessellations qui refusent le centre. Depuis trente ans, le peintre nigérian-américain Odili Donald Odita fait de l’abstraction une langue politique, nourrie de l’héritage d’un père engagé, des traditions textiles africaines et de la musique. Du MoMA à un lieu d’accueil pour les plus défavorisés, son année 2026 en révèle simultanément les échelles.

Installation view, Odili Donald Odita: Shadowland, January 15 – February 28, 2026, David Kordansky Gallery, New York. © On White Wall Studio, courtesy of David Kordansky Gallery

Ses toiles ne se laissent pas regarder de face. Le motif y refuse la hiérarchie : aucun foyer n’a plus de poids qu’un autre, et le regard, plutôt que de se fixer au centre, est invité à se déplacer, à circuler, à reconnaître plusieurs zones d’attention. Cette géométrie décentrée, qu’Odita pratique depuis les années 1990, est plus qu’une option formelle. Elle est une politique du regard, une manière douce mais ferme de refuser l’autorité d’un point de vue dominant. La couleur, chez lui, n’est jamais un effet ; elle dit quelque chose, elle prend position.

Camouflage, 2025, acrylic on canvas, 213.7 x 331 x 3.8 cm, © Christopher Stach, courtesy David Kordansky Gallery

D’où viennent ces formes ? Les sources d’inspiration d’Odita sont multiples, et cette multiplicité est revendiquée : la trame des étoffes mbuti, l’art mural indigène nigérian, la tradition du patchwork afro-américain, l’abstraction hard-edge américaine, le graphisme, la lumière du cinéma, et les textiles – à la fois nigérians et américains – qui ont peuplé son enfance. Aussi savantes que personnelles, ces références ne se laissent enfermer dans aucune catégorie. Né en 1966 à Enugu, au Nigeria, il vit et travaille aujourd’hui à Philadelphie. Plutôt que de hiérarchiser ces héritages, il les fait coexister sur la même surface : « Il faut comprendre depuis quel contexte parle un artiste, et depuis quelle plateforme il adresse ses références. » Comme il le précise, plus que l’école d’appartenance, ce qui l’intéresse est « ce dont parlent vraiment ces artistes, d’où vient ce son, cette vibration visuelle ».

Revolution Action, 2026, acrylic latex on wall, 393.7 x 853.4 cm © On White Wall Studio, courtesy David Kordansky Gallery

Parmi les éléments qui nourrissent son travail, la musique occupe une place à part. Elle est moins une inspiration qu’un mode de pensée. Odita y puise les solutions formelles de ses tableaux, mène une réflexion sur le rythme, la respiration, la communauté qui se forme autour d’un son. Ce rôle de la musique prend une dimension littérale dans Songs from Life, une commande monumentale du Museum of Modern Art à New York. Depuis avril 2025, le hall principal du musée est entièrement habillé, du sol au plafond, d’un entrelacs de bandes colorées appliquées à l’acrylique latex. Plus vaste commande de sa carrière, cette installation in situ est visible jusqu’au printemps 2027. Les visiteurs peuvent scanner un code QR pour écouter une playlist de chansons ayant inspiré l’artiste, avec notamment des titres de Marvin Gaye, Bill Withers, Fela Anikulapo Kuti, Talking Heads, Michael Jackson ou Led Zeppelin. Le hall, transformé en scène commune, accueille en même temps des publics qui ne se croisent ordinairement pas. Pour Odita, les couleurs y sont des expressions de la liberté et du changement.  

Freedom Is… – © Odili Donald Odita, MoMA

Cette idée de liberté n’est pas seulement esthétique : elle vient d’un héritage bien précis. Son père, Okechukwu Emmanuel Odita, peintre et historien de l’art disparu en mai 2025, a cofondé en 1958 le groupe Zaria Rebels, un collectif d’étudiants nigérians qui a joué un rôle déterminant dans le développement de l’art de l’après-indépendance. Au sein d’une école d’art d’inspiration britannique, ses membres contestaient le curriculum eurocentré et réclamaient l’étude des traditions africaines. Devenu plus tard le premier africaniste noir à enseigner l’histoire de l’art africain aux États-Unis, le père a transmis au fils l’idée que faire de l’art ne pouvait jamais être politiquement neutre. « Comprendre mon monde m’est venu en regardant le sien », dit Odita, ajoutant : « Regarder ses peintures, c’était comme une porte ouverte. Une forme peut faire bouger une couleur. »

Cette filiation est rendue visible par l’exposition « Shadowland ». Présentée à la galerie David Kordansky à New York en janvier-février 2026, elle réunissait pour la deuxième fois Odita et la galerie autour de trois temps : peintures récentes, dont une grande fresque murale, Revolution Action ; collages photographiques rarement montrés, tirés de The Black Album, une série d’images publicitaires et de couvertures de magazines des années 1990, manipulées numériquement, parmi lesquelles deux retouches de couvertures de Vogue qui mettent à nu les sous-textes raciaux de la presse de mode ; et deux toiles signées d’un autre Odita, son père – Njikoka: Nigerian Unity, Yoruba and Igbo et Njikoka: Nigerian Unity, Yoruba and Hausa –, peintes dans les années 1970, dont les compositions abstraites dialoguent dans l’accrochage avec les siennes. Le titre de l’exposition, signifiant en français « le pays de l’ombre », n’est pas anodin. L’ombre, chez Odita, n’est pas seulement ce que l’idéologie obscurcit : elle est aussi la zone protégée, à l’écart du regard dominant, où peuvent se construire la résistance et la liberté créative.

Vogue, 1997, digitally manipulated photograph, 117.6 x 166.2 cm, framed: 120.3 x 168.6 x 5.7 cm, © Dario Lasagni, courtesy David Kordansky Gallery

Un autre volet de cette actualité ne se trouve ni dans un musée ni dans une galerie, mais dans un lieu d’accueil. À Philadelphie, sur South Broad Street, Broad Street Love, organisation caritative qui accueille des personnes en situation d’extrême pauvreté, abrite désormais un triptyque permanent, Freedom is… : trois bannières de tissu fin suspendues sous la voûte d’un ancien sanctuaire, traversées par la lumière des vitraux, vibrant de formes et de couleurs abstraites. La commande a été passée par l’organisation ArtPhilly dans le cadre du festival What Now: 2026 et réalisée avec The Fabric Workshop and Museum. Inaugurée le 30 mai 2026, l’œuvre prolonge ce que Broad Street Love appelle une « hospitalité radicale », soit aller au-delà des normes traditionnelles des services sociaux, avec la conviction que les personnes sans abri méritent l’accès à la beauté autant qu’à la nourriture. Le titre, ouvert, Freedom is…, est une phrase à compléter par celui qui la regarde.

Odita est par ailleurs présent cet été à l’ouest du continent. Le Nevada Museum of Art, à Reno, réunit trois de ses peintures récentes dans le cadre du Joyner/Giuffrida Visiting Artist Program. Présentées ensemble, elles dessinent un récit de possibilités spatiales où la couleur cesse d’être un ornement pour devenir une force structurante, un agent du mouvement et de la perception. Loin de l’ampleur de la commande new-yorkaise, ce format de chambre laisse éprouver, à hauteur de regard, la manière dont chaque toile organise son propre espace.

Plusieurs échelles, plusieurs adresses, un même geste. Le musée, le marché de l’art, le travail social… La couleur, partout, comme territoire libre ; et derrière elle, l’idée qu’Odita ne se lasse pas de rappeler : faire de l’abstraction n’a jamais cessé d’être une manière, ténue mais réelle, d’organiser le monde autrement.

Installation view, Odili Donald Odita: Shadowland, January 15 – February 28, 2026, David Kordansky Gallery, New York. © On White Wall Studio, courtesy of David Kordansky Gallery

David Kordansky Gallery

520 W 20th St, New York, NY 10011, États-Unis

5130 W Edgewood Pl, Los Angeles, CA 90019, États-Unis

davidkordanskygallery.com

@davidkordanskygallery

MoMA

11 West 53 Street, Manhattan

moma.org

@themuseumofmodernart

« Odili Donald Odita. A Joyner/Giuffrida Visiting Artist Program »

Nevada Museum of Art

Glenn and Virginia Haldan Gallery

160 West Liberty, Reno (États-Unis)

Du 20 juin au 16 août 2026

nevadaart.org

@nevadaart

@odiliodita

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