
Clare Rojas fait son retour à Columbus avec « Returning ». Une exposition intime où les couleurs vives cachent une peinture du détail, du secret et de la retenue.

À 18 ans, Clare Rojas quittait Columbus, sa ville natale, sa valise pleine de rêves et d’incertitudes, direction la Rhode Island School of Design (RISD). Elle y revient aujourd’hui avec « Returning », une exposition qui sera accueillie au Columbus Museum of Art à partir du 18 septembre. Présenter son travail ici ressemble à « une immense étreinte de bienvenue » de la part du lieu qu’elle avait quitté pour aller à la RISD. Pourtant, sous les prétextes de cette première grande exposition chez elle, l’essentiel est ailleurs : dans le silence des formes et le secret bien gardé des regards.

À première vue, la peinture de Clare Rojas frappe par l’éclat de ses aplats de couleur. Mais à bien y regarder, ses œuvres n’ont rien d’ostentatoire. Les nuances ont beau être vives, vibrantes, elles ne crient jamais. Tout se joue à voix basse, dans l’intimité feutrée des personnages qui habitent ses toiles : une femme qui lit, un animal qui observe à la dérobée, une figure qui se fond doucement dans la ligne d’horizon… On se surprend à approcher le tableau sur la pointe des pieds, presque avec une sensation d’indiscrétion, comme si on pénétrait dans un rêve privé. La pratique artistique de Rojas se situe à la croisée de plusieurs langages – abstraction, imagerie populaire, féminisme, écologie, spiritualité, musique et récit –, mais elle rappelle que « ces langages ont évolué avec le temps », précisant : « En travaillant avec différentes approches narratives, j’invite un public diversifié à s’engager et à se sentir inclus. »

« “Returning” est juste très honnête et très réel », confie-t-elle au sujet du titre de l’exposition. Derrière les murs du musée, l’artiste réveille une géographie intime et affective. Elle se souvient avec précaution de ses débuts en Ohio : « Que ce soit la voisine qui donnait des cours de peinture à l’huile dans son sous-sol, le professeur de mathématiques qui s’est assuré que je passe l’algèbre pour conserver ma bourse, ou tous les enseignants d’art qui ont nourri la créativité et la liberté par l’art, j’ai quitté cet endroit en ayant le sentiment que je pouvais véritablement devenir artiste. Je n’avais aucune idée de l’ampleur et du caractère sauvage que pouvait avoir le monde de l’art. » Cette exposition possède donc la force d’un accomplissement discret : « C’est un peu un moment où je peux dire “Regardez, j’ai réussi !”, et ma mère a la chance de pouvoir se joindre à moi pour ce vernissage ! »

Nourri par l’écoféminisme, le folklore de ses ancêtres péruviens, l’abstraction du XXe siècle et le surréalisme, son travail crée des ponts invisibles entre les figures féminines, les récits du folklore et les murmures de la nature. Une nature qui, pour Rojas, reste la seule boussole immuable, la source de sa création. Lorsqu’on l’interroge sur son inspiration d’aujourd’hui, sa réponse est immédiate : « L’inspiration que je trouve dans la nature ne me fait jamais défaut. Cela n’a jamais bougé ou changé, même lorsque le paysage, lui, a changé. Je pense que ce qui a évolué, c’est le degré de gratitude que j’éprouve en vieillissant pour tout cela, pour sa beauté silencieuse comme pour sa beauté éclatante. » Pour peindre, l’artiste a besoin d’un point d’ancrage : « Mes paysages s’ancrent d’abord dans de vrais endroits ; des lieux que je visite, que je prends en photo ou dont je me souviens. À partir de là, ils se transforment pour devenir d’autres espaces. »


Clare Rojas, Shielded, 2025, Oil on linen, 50 x 40 inches (127 x 101.6 cm.)
La grande force de Clare Rojas est de refuser de fermer ses récits. Elle pose les formes, suspend le temps, et nous laisse entrer. Ses tableaux invitent le visiteur à un tête-à-tête instinctif. Concernant ce qu’elle attend des visiteurs, elle avoue humblement : « Je ne suis pas sûre ! C’est une question tellement intéressante. Je suppose que l’interprétation est profondément personnelle et instinctive. Dans mon travail, je partage ce que je vois et la manière dont je le vois, en espérant que les autres l’aimeront autant que moi. Et peut-être qu’en partageant cet amour, une connexion mystérieuse, une sorte de pont, relie tout cela et nous relie les uns aux autres. » Cette ouverture à l’interprétation rejoint d’ailleurs l’ambition de l’exposition, pensée pour susciter à la fois introspection et esprit de communauté.

Peintre, sculptrice, artiste d’installation et musicienne – elle a développé une pratique musicale sous le pseudonyme de Peggy Honeywell –, Rojas cherche aujourd’hui à capturer l’insaisissable. Elle confie penser beaucoup à cette citation de Miles Davis : « Une peinture est une musique que l’on peut voir, et la musique est une peinture que l’on peut entendre. » Sa quête actuelle tient en une question d’une simplicité vertigineuse : « Comment puis-je accomplir cela dans mon travail ? »
À cette interrogation, « Returning » offre un début de réponse magnifique. Dans le rythme discret de ses couleurs et la retenue de ses détails, Clare Rojas signe un retour aux sources qui ne cherche pas à figer son parcours. C’est un chant doux, intime et profondément vivant.


Clare Rojas, She fell trying to save the songbird stuck in the house, the mosquito drank her blood while she was still warm. She was trying on her old dress up shoes before she donated them., 2023, Oil on linen, 30 x 24 inches (76.2 x 61 cm.); 31 1/4 x 25 1/8 x 2, 1/8 inches (79.4 x 63.8 x 5.4 cm.) framed
« Clare Rojas: Returning »
Columbus Museum of Art
480 E Broad Street, Columbus (États-Unis)
Du 18 septembre 2026 au 7 février 2027







