RUTH IGE : PEINDRE POUR FAIRE ADVENIR DES MONDES

Ruth Ige, A doorway

Avec « The Evocation of Worlds », Ruth Ige envisage la peinture comme un acte capable de convoquer ce qui demeure absent : les ancêtres, les langues oubliées, les souvenirs de la terre natale, mais aussi des futurs encore à inventer. À la galerie Te Uru, en Nouvelle-Zélande, l’artiste nigériane déploie un ensemble immersif où pigments et poésie deviennent les instruments de l’appartenance, de l’émancipation, de la connexion et de la guérison.

Du 23 août au 15 novembre 2026, Te Uru présente « The Evocation of Worlds », une nouvelle exposition de Ruth Ige, première lauréate du Rydal Art Prize depuis que l’institution d’Auckland accueille le prix. Née au Nigeria et aujourd’hui installée à Tāmaki Makaurau Auckland, l’artiste développe une pratique entre peinture, installation et techniques mixtes. Son travail explore l’expérience noire à travers les questions de représentation, d’identité, de connexion ancestrale et de continuité culturelle.

Le titre de l’exposition est tiré d’un court poème écrit par l’artiste. La peinture y est successivement définie comme une évocation de l’inconnu, de la guérison, du pouvoir et des mondes. Le mot « évocation » donne son mouvement à l’ensemble du projet. Pour Ruth Ige, peindre ne consiste pas uniquement à produire une image : c’est appeler une présence, matérialiser une possibilité et ouvrir un espace dans lequel le visible peut entrer en relation avec le spirituel.

Yoruba par son père et Igbo par sa mère, Ruth Ige inscrit son travail dans une histoire où la création artistique et les pratiques spirituelles ont longtemps été étroitement liées. Dans de nombreuses traditions nigérianes, peintres, sculpteurs, tisserands, métallurgistes et artisans spécialisés dans le travail des perles travaillent aux côtés des praticiens spirituels. L’objet artistique n’y est pas séparé de son pouvoir d’action : il honore les ancêtres, transmet un savoir et invite le sacré à habiter un espace physique.

Cette conception trouve un écho particulier dans la notion yoruba d’àṣẹ, cette puissance vitale qui permet aux paroles, aux gestes et aux choses de produire des effets dans le monde. La peinture devient ainsi chez Ruth Ige un moyen de convoquer la protection, le repos, la liberté et la sécurité. Elle ne documente pas seulement l’expérience noire ou diasporique : elle imagine les conditions d’un monde affranchi des systèmes hérités de la colonisation, tout en honorant simultanément la douleur qu’ils ont engendrée.

Les matériaux jouent ici un rôle essentiel. Feuilles séchées d’ugu, d’uziza et d’ewuro, poudre de baobab, beurre de karité, farine d’amala, poivre de Guinée, argiles nigérianes, indigo et poudre rouge de bois de camwood rejoignent la peinture traditionnelle. Ces substances appartiennent à la vie quotidienne autant qu’aux soins du corps, à la cuisine, à la médecine ancestrale ou aux rituels spirituels. Leur présence fait se mouvoir les œuvres entre l’ordinaire et le sacré. 

Ruth Ige n’emploie pas ces éléments comme de simples effets de matière. Leur incorporation aux tableaux constitue un geste d’archivage et de préservation. Chaque pigment transporte une histoire, un usage et un territoire. Le rouge du camwood, le blanc des argiles et le bleu profond de l’indigo renvoient notamment aux traditions chromatiques yoruba, dans lesquelles la couleur est envisagée comme l’expression de forces cosmiques plutôt que comme un élément uniquement décoratif.

Cette relation à la couleur est aussi profondément personnelle. Ruth Ige raconte que le bleu est sa couleur préférée depuis l’enfance. Ce n’est que plus tard, au fil de ses recherches, qu’elle découvre l’importance particulière de l’indigo dans la culture nigériane. Cette teinte devient alors pour elle un moyen d’évoquer différentes émotions, parfois contradictoires, et de traduire toute la complexité de l’expérience humaine.

Ruth Ige, You deserve every good thing

Au centre de l’exposition, une peinture monumentale laisse sa section centrale se prolonger en une toile non tendue de 23 mètres. Des figures du passé, du présent et du futur traversent un monde imaginaire. Le cadre ne suffit plus à contenir la peinture : celle-ci déborde dans l’espace du spectateur et transforme la galerie en paysage mental. Construire ce lieu qui n’existe nulle part, c’est déjà répondre à un monde qui ne l’offre pas. Chez Ruth Ige, imaginer devient un acte de résistance lorsque la réalité ne propose ni protection ni liberté.

Ruth Ige n’a jamais connu son grand-père, qui était babalawo, prêtre et détenteur d’un savoir divinatoire yoruba. La peinture intervient précisément dans cet écart : elle ne remplace pas ce qui a été perdu, mais lui offre un lieu où revenir autrement. Elle devient une archive vivante, capable de préserver le passé tout en appelant les mondes futurs.

Des experiences et une culture qui nous définissent

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