Avery Singer, le bluff des images 

Dans une salle transformée en un espace évoquant un casino, entre rideaux rouges et caméras de surveillance factices, l’artiste américaine présente des peintures qui, pour la première fois, laissent l’intelligence artificielle s’immiscer dans le processus créatif, pour mieux interroger ce que voir veut encore dire.

Avery Singer peint depuis toujours à la lisière du réel et de sa reconstruction technique. Nourries de dessins préparatoires élaborés en modélisation 3D, ses compositions sont réalisées à l’acrylique à l’aide d’un aérographe, brouillant les frontières entre image numérique et création picturale. Une méthode qui a fait d’elle l’une des voix les plus singulières de la peinture contemporaine américaine, une artiste qui pense la surface comme on pense une interface. Avec l’exposition « War_overlays », présentée à Hauser & Wirth Zurich, Limmatstrasse, à l’occasion du Zurich Art Weekend, elle franchit un nouveau seuil : celui de l’intelligence artificielle, convoquée pour la première fois dans l’élaboration même des images.

Le dispositif est frappant avant même que l’œil ne rencontre les toiles. L’artiste a conçu une intervention architecturale in situ qui métamorphose l’étage de la galerie en lui donnant des airs de casino : moquette à motifs, longs rideaux cramoisis et caméras de vidéosurveillance placées comme des sentinelles muettes. Ce décor n’est pas un simple habillage scénographique : il installe d’emblée le visiteur dans un climat de surveillance et de risque calculé, un lieu où chaque geste semble observé et chaque expression déchiffrée. 

Dans cet environnement, une figure revient comme un motif obsessionnel, celle du joueur de poker. Singer y voit un double d’elle-même et, plus largement, de l’artiste : quelqu’un qui lit des motifs, anticipe des issues, perçoit ce que d’autres ne remarquent pas. Le poker, sport solitaire s’il en est, expose le joueur au regard et à l’évaluation constante, une tension que l’artiste rapproche de l’exercice même de la création. Sur ces figures de joueurs se superpose une mosaïque d’images travaillées par l’IA, puisées dans l’iconographie des conflits contemporains, qui vient rappeler qu’au-delà du jeu et de l’atelier subsiste une réalité plus dure, trop souvent tenue à distance par le confort du quotidien.

Ces nouvelles toiles prolongent un travail de mémoire entamé par l’artiste autour du 11-Septembre, et se penchent cette fois sur l’expérience d’une enfance vécue au rythme des images de guerre télévisées du début des années 2000. Singer explore comment cette exposition précoce et continue aux conflits médiatisés a façonné une perception du monde où l’événement n’existe presque plus que sous forme d’image, recomposée, diffusée, répétée jusqu’à l’abstraction. La référence à la pensée de Jean Baudrillard sur la guerre du Golfe affleure sans jamais s’imposer comme discours : elle infuse une réflexion picturale sur la distance qui sépare l’expérience vécue de sa représentation, sur ce moment où le réel se love tout entier dans l’image qui prétend le raconter.

Le procédé de fabrication mérite qu’on s’y attarde, tant il devient ici partie intégrante du sens de l’œuvre. Singer travaille d’abord dans ComfyUI, où elle développe des modèles LoRA personnalisés, entraînés sur de vrais individus pour générer des personnages de base, qui sont ensuite affinés jusqu’à devenir la figure centrale du tableau. La texture mosaïquée qui recouvre les surfaces naît de l’entraînement de modèles d’IA visant à mélanger plusieurs strates d’images : fétichisation guerrière, soirées LAN, fragments de culture numérique et matière semi-autobiographique. Entre chaque couche de peinture, l’artiste applique du caoutchouc liquide à la main, de manière négligée, afin d’inscrire la trace du geste et rappeler que l’objet devant nous reste une peinture, et non une impression ou un objet produit numériquement. 

Il en résulte des images marquées par ce que Singer nomme elle-même une « AI slop aesthetic », autrement dit une esthétique de l’imprécision de l’IA, révélant des distorsions étranges qui soulignent les limites des systèmes algorithmiques. Ainsi, dans Solver (2026), un marine américain apparaît coiffé d’un keffieh : image bancale, presque absurde, que l’intelligence artificielle produit sans en comprendre la charge. Cette défaillance devient pour l’artiste un territoire poétique : elle aime que le spectateur puisse reconnaître dans la toile le moment précis où la machine se met à déraper, comme si une forme de vérité surgissait paradoxalement de ce dysfonctionnement.

« War_overlays » ne cherche donc pas à juger la technologie qu’elle emploie, mais à en faire le matériau même d’une méditation sur la mémoire, le regard et la fabrication du vraisemblable. En reconduisant la figure du joueur, à la fois acteur et spectateur de son propre jeu, Singer construit une allégorie de la condition contemporaine face aux images : on croit lire les cartes, mais on ne fait peut-être que se laisser prendre à un bluff dont on ignore encore l’auteur. 

« War_overlays »

Hauser & Wirth Zurich

Limmatstrasse 270, Zurich (Suisse)

Du 12 juin au 5 septembre 2026

hauserwirth.com

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