
À Londres, Liorah Tchiprout réalise le portrait d’une famille juive qui n’a jamais existé, mais dont les souvenirs semblent traverser plusieurs générations. Avec « The Family Katz », l’artiste britannique fait dialoguer peinture, littérature yiddish et histoire personnelle dans un monde où la fiction devient une autre manière de préserver la mémoire.
Ils s’appellent les Katz. Ils vivent à Gunnersbury Park, dans l’ouest de Londres, reçoivent leurs proches, posent avec leurs chiens et semblent partager une longue histoire familiale. Pourtant, aucun d’eux n’existe véritablement. Liorah Tchiprout les a imaginés, leur a donné un nom, un environnement et un passé. Du 4 septembre au 3 octobre 2026, la Pippy Houldsworth Gallery réunit leurs portraits dans « The Family Katz », deuxième exposition personnelle de l’artiste londonienne au sein de la galerie.

Née à Londres en 1992, Liorah Tchiprout a longtemps peint à partir de petites poupées qu’elle fabriquait elle-même. Modelées en argile, habillées de tissus anciens et parfois dotées de cheveux humains, ces figurines lui permettaient de construire un univers autonome, peuplé de doubles d’elle-même, de ses proches, mais aussi d’héroïnes empruntées à la littérature yiddish ou au cinéma. Leur raideur et leurs postures détachées introduisaient dans ses tableaux un trouble discret : ces personnages semblaient à la fois présents et absents, animés par leurs expressions tout en demeurant prisonniers de leur condition d’objets.
Avec « The Family Katz », quelque chose change. Pour la première fois, Liorah Tchiprout travaille également à partir de modèles vivants. Des amis et des membres de sa famille, dont beaucoup appartiennent à la communauté juive londonienne, sont venus poser dans son atelier. La peinture se situe désormais entre plusieurs niveaux de réalité : les corps observés se mêlent aux personnages inventés, tandis que les êtres vivants semblent pénétrer le théâtre silencieux autrefois réservé aux poupées. L’artiste ne renonce pas à la fiction, elle lui donne davantage de chair.
Le nom des Katz n’a d’ailleurs pas été choisi au hasard. C’était celui de l’arrière-arrière-grand-père de l’artiste, Joseph Katz, né en Galicie, passé par Vienne avant de rejoindre le Royaume-Uni à l’approche de la Seconde Guerre mondiale. Derrière la famille imaginaire apparaît ainsi une généalogie bien réelle, transmise par fragments et par récits. Le patronyme Katz, souvent interprété comme l’acronyme hébreu de Kohen Tzedek, « prêtre juste », porte en lui une dimension religieuse autant qu’une familiarité presque ordinaire. Le nom de Tchiprout se rattacherait quant à lui, selon l’histoire orale familiale, à Hasdaï ibn Shaprut, médecin, érudit et mécène juif né vers 915 en Al-Andalus.


Cette histoire intime rejoint celle, plus vaste, des familles juives déplacées à travers l’Europe aux XIXe et XXe siècles. Liorah Tchiprout observe notamment les portraits mondains de John Singer Sargent représentant de riches familles juives installées à Londres, telles que les Meyer et les Wertheimer. Derrière l’élégance spectaculaire des vêtements et des intérieurs, elle perçoit une ombre : celle d’une réussite sociale conquise après l’exil et les persécutions. L’opulence ne fait pas disparaître la vulnérabilité ; elle semble parfois la recouvrir.
La littérature fournit un second territoire à cette généalogie. Le titre de l’exposition fait directement écho à La famille Moskat, la vaste fresque publiée en 1950 par Isaac Bashevis Singer. Dans ce roman situé à Varsovie avant la Seconde Guerre mondiale, le destin individuel devient inséparable de l’effondrement d’un monde. Liorah Tchiprout n’illustre pas Singer : elle reprend plutôt son pouvoir de construction. Quelques visages, un nom et des liens suggérés suffisent à faire pressentir des mariages, des disputes, des départs et des non-dits dont le spectateur ne connaîtra jamais entièrement la nature.
Même Gunnersbury Park participe à ce jeu de correspondances. L’artiste a grandi dans ce quartier de l’ouest londonien, où elle vit et travaille de nouveau. Le parc fut également associé à la famille Rothschild. Le lieu relie ainsi le biographique, l’histoire collective et la fiction assumée. Dans cet espace mental apparaissent aussi des lévriers et des whippets inspirés de Fango et Moses, les chiens de l’artiste et de sa famille, ainsi que de ceux de ses modèles. Ils se glissent contre les corps et instaurent une communication sans paroles, faite de fidélité, de protection et de proximité physique.

Formée à la gravure avant de se consacrer à la peinture, Liorah Tchiprout conserve dans ses huiles une manière directe de construire l’image. Les couches colorées s’organisent selon une logique proche du monotype ; les lignes sont épaisses, décidées, les teintes volontairement éloignées du naturalisme. Les influences de Käthe Kollwitz, Paula Modersohn-Becker et de l’expressionnisme allemand affleurent, mais sans se transformer en citations. La matière picturale donne à ces scènes apparemment paisibles une intensité psychologique qui empêche toute lecture simplement nostalgique.
Chez Liorah Tchiprout, la mémoire n’est jamais un décor figé. Elle constitue une matière instable que la peinture peut déplacer, compléter et parfois inventer. Les Katz n’ont peut-être jamais vécu, mais leurs gestes, leurs animaux, leurs regards et leurs silences paraissent chargés du poids de vies antérieures. En leur donnant un visage, l’artiste ne reconstitue pas une famille disparue : elle montre comment une identité collective survit précisément parce qu’elle continue d’être racontée.
« Liorah Tchiprout – The Family Katz »
Pippy Houldsworth Gallery
6 Heddon Street, Londres (Angleterre)
Du 4 septembre au 3 octobre 2026






