
Avec « Some Distance Apart », Jonathan Wateridge compose des images suspendues entre apparition et effacement. À la galerie GRIMM de Londres, ses nouvelles peintures font dialoguer tragédie antique, mémoire cinématographique et inquiétudes contemporaines. Chaque scène semble retenir son souffle, comme si quelque chose venait de se produire, ou était sur le point d’arriver.
Des corps pris dans une mer déchaînée, deux silhouettes lançant un appel silencieux, un visage traversé par une ligne : Jonathan Wateridge construit ses tableaux autour de situations interrompues. Les personnages attendent, chutent, appellent ou semblent chercher une issue. Du 3 septembre au 10 octobre 2026, l’exposition « Some Distance Apart », présentée par la galerie GRIMM à Londres, réunit de nouvelles œuvres dans lesquelles le peintre britannique explore précisément cet instant incertain où une situation peut encore basculer.


Né en 1972 à Lusaka en Zambie et installé aujourd’hui dans le Norfolk, Jonathan Wateridge construit depuis plusieurs années une peinture figurative nourrie par le cinéma, le théâtre, la mémoire et l’histoire de l’art. Ses images ne racontent pourtant jamais une histoire complète : elles en isolent un fragment, une tension ou un geste dont les causes demeurent mystérieuses. Cette absence d’explication agit moins comme une énigme à résoudre que comme une manière de ralentir le regard. Face à ses tableaux, il faut accepter de ne pas tout savoir.
Dans « Some Distance Apart », le contemporain rencontre le classique sans que l’un serve simplement à illustrer l’autre. Des intérieurs lointains voisinent avec des paysages terrestres et marins agités. Des corps surgissent au milieu de champs de couleurs avant de sembler s’y dissoudre. Les silhouettes sont reconnaissables, mais la matière picturale menace constamment leur stabilité. Wateridge maintient ainsi ses personnages entre présence et disparition, abstraction et figuration, enfermement et possibilité de fuite.

Cette ambiguïté est particulièrement visible dans Diorama. Au milieu d’une mer écumante et désordonnée, plusieurs corps s’entrelacent, se heurtent et paraissent lutter contre une force qui les dépasse. Le rouge, le blanc et un noir stygien se mêlent dans une composition en mouvement. On ne sait s’il s’agit d’un naufrage, d’un sauvetage ou d’une scène mythologique. L’œuvre ne livre aucun verdict. Elle convoque plutôt la logique de la tragédie antique : ces brusques renversements de fortune au cours desquels les personnages découvrent qu’ils sont déjà prisonniers de leur destin.
La dimension théâtrale du tableau tient aussi à la pesanteur des corps. Les membres s’enchevêtrent, les silhouettes se forment puis s’effacent dans les vagues et la couleur. Rien n’est immobile, mais rien ne semble véritablement progresser. Les personnages demeurent suspendus dans un cycle dont ils ne peuvent sortir. Wateridge ne représente donc pas seulement la catastrophe : il peint l’attente de la catastrophe, sa présence diffuse avant même qu’elle ne devienne visible.
Dans Signal, deux personnages aux tonalités vermillon et orangées regardent vers l’extérieur du tableau. Ils appellent, mais aucun son ne nous parvient. Placés entre lumière et obscurité, chaleur et froideur, ils semblent adresser un avertissement au spectateur autant que rechercher son secours. Leur attitude évoque le chant des sirènes : une invitation séduisante dont la menace reste dissimulée. Là encore, l’image se situe sur un seuil. Les personnages paraissent attendre une réponse tout en pressentant qu’elle pourrait ne jamais arriver.
Le cinéma constitue une autre source fondamentale. Siren prend pour point de départ une image de Dominique Sanda dans Le Conformiste, film réalisé en 1970 par Bernardo Bertolucci et situé dans l’Italie fasciste des années 1930. Dans le film, le personnage interprété par l’actrice oppose sa liberté à la lâcheté morale du protagoniste masculin, avant d’être rattrapé par une fin tragique. Wateridge coupe ce visage d’une ligne rudimentaire qui traverse la toile. Cette intervention fragmente l’image et empêche la fascination cinématographique de fonctionner pleinement. Le visage demeure identifiable, mais il devient aussi surface, masque et souvenir incomplet.

Ce motif du masque réapparaît dans Persona, où une silhouette solitaire, éclairée d’un rouge intense, tient entre ses mains un visage inerte. Le titre renvoie aussi bien au rôle social qu’au théâtre et au cinéma. Que reste-t-il derrière la représentation ? La peinture ne répond pas. Elle expose au contraire la fragilité des identités, la possibilité qu’un visage puisse être porté, abandonné ou remplacé.
Le travail de Wateridge réside dans cet espace entre ce que nous voyons et ce que notre mémoire projette sur l’image. Ses scènes paraissent familières parce qu’elles empruntent aux récits anciens, aux compositions classiques et aux codes du cinéma. Mais cette familiarité se fissure dès que l’on tente de la saisir. Les mouvements sont interrompus, les décors indéterminés, les récits privés de conclusion.
« Some Distance Apart » pourrait se traduire par « À une certaine distance l’un de l’autre ». Cette distance est physique, temporelle et mentale ; elle sépare les personnages, mais aussi l’image de son origine, le présent du souvenir et le spectateur de ce qu’il croit reconnaître. Chez Jonathan Wateridge, regarder ne consiste pas à réduire cet écart. Il s’agit d’y demeurer assez longtemps pour percevoir ce qui s’y joue : l’apparition fugitive d’un monde au moment précis où il menace de disparaître.
« Jonathan Wateridge – Some Distance Apart »
GRIMM, 43a Duke Street, St James’s, Londres (Angleterre)
Du 3 septembre au 10 octobre 2026
grimmgallery.com






