
Entre peinture et sculpture, Vojtěch Kovařík imagine des personnages imposants dont la puissance laisse affleurer le doute et la vulnérabilité. Dans « In Between », l’artiste tchèque revisite la mythologie pour explorer ce qui rapproche les êtres autant que ce qui les sépare.

C’est à Art Basel, en juin dernier, que j’ai découvert le travail de Vojtěch Kovařík. Au milieu de l’agitation de la foire, ses personnages semblaient imposer une autre temporalité. Massifs, presque sculptés dans la couleur, ils avaient la présence silencieuse de statues anciennes tout en laissant apparaître quelque chose de profondément humain. Cette première impression trouve aujourd’hui un écho dans « In Between », présentée du 9 septembre au 24 octobre 2026 chez Mendes Wood DM à New York.

Né en 1993 à Valašské Meziříčí, en République tchèque, et installé à Brno, Kovařík s’est d’abord formé à la céramique et à la sculpture. Ce parcours continue de guider sa peinture. Ses personnages paraissent modelés ou extraits de la matière ; le sable incorporé à l’acrylique, les ombres accentuées et les fonds vernis donnent aux corps un relief presque minéral. Leurs formes généreuses et leurs rondeurs m’ont parfois rappelé celles de Fernando Botero, sans toutefois qu’il en émane le même esprit. Les effigies de Kovařík sont plus sobres dans leurs expressions comme dans l’utilisation de la couleur. Leur ampleur ne prête pas à sourire : elle fait plutôt naître une impression de gravité. Trop grands pour l’espace qui les contient, ces corps se pressent contre les bords du cadre.

La mythologie constitue depuis longtemps le point de départ de son travail. Dans « In Between », il ne reprend cependant pas les récits antiques afin de les illustrer fidèlement ou de les rendre immédiatement identifiables. L’artiste les considère comme un langage ouvert, un ensemble de formes et de symboles qu’il peut déplacer et réinventer. Les dieux et les héros perdent leur distance sacrée. Ils doutent, attendent, se rapprochent ou semblent chercher dans le regard de l’autre une présence capable de rompre leur solitude.
Le titre de l’exposition renvoie à cette position intermédiaire. Kovařík ne part jamais de rien, mais ne se contente pas de reproduire des images transmises. Il travaille à partir de fragments de l’histoire de l’art, à la manière du « bricoleur » décrit par Claude Lévi-Strauss, qui compose avec des matériaux existants pour leur donner une nouvelle fonction. La frontalité des figures votives grecques rencontre ainsi les volumes massifs des monuments d’Europe de l’Est. L’héritage du réalisme socialiste dialogue avec le classicisme de Picasso, le style de Picabia ou celui des Trois femmes de Léger.

Dans Aglauros, Herse and Pandrosos (2026), trois femmes couleur corail s’enlacent au milieu de larges feuillages. Leurs membres et leurs regards se croisent, abolissant presque la frontière entre les corps. Born of the Sea réduit un mythe de naissance à une figure féminine dressée, un bras levé au-dessus de la tête, devant un ciel rose dépouillé. Dans Between Two Worlds, un personnage jaune flotte sur une eau noire, les bras étendus, suspendu entre abandon et résistance.

La tension entre proximité et séparation traverse également les peintures de plus petites dimensions. Les visages se rapprochent sans forcément se toucher. Une main dissimule une partie du visage dans What the Night Reveals ; ailleurs, deux têtes ne sont séparées que par un mince intervalle. Le vide entre elles devient aussi important que les corps eux-mêmes. À cette échelle réduite, l’intimité acquiert paradoxalement une force monumentale.
Deux reliefs en terre cuite approfondissent ce mouvement. The One Who Thinks Before and the One Who Thinks After rapproche deux profils, comme si la pensée qui anticipe et celle qui vient après coup appartenaient à un même esprit – soit, littéralement, les noms de Prométhée et d’Épiméthée. Dans Keeper of the Grain, une femme rassemble des épis. Sa posture rappelle à la fois Déméter, déesse antique des moissons, et la figure idéalisée du travailleur dans l’iconographie soviétique. La terre, premier matériau de l’artiste, devient le lieu où le passé rejoint le présent.

À la peinture et à la terre cuite s’ajoute le verre. Dans Blue embrace, une silhouette allongée repose sur des vagues, le corps replié, une main posée contre lui, dans un bleu translucide que la lumière traverse. Après les corps chargés de sable, cette transparence inverse les termes : la masse s’allège sans rien perdre de sa présence. Et l’étreinte que la sculpture donne à voir dit à elle seule ce que cherche l’exposition, ce moment où la distance entre deux corps se réduit.

Ce qui m’avait arrêtée à Art Basel apparaît plus clairement encore dans « In Between » : derrière leur puissance, les personnages de Kovařík restent absorbés par l’attente, le doute ou le désir de rejoindre l’autre. Les mythes ne racontent plus seulement l’histoire des dieux : ils deviennent une manière de regarder nos propres relations, dans cet espace incertain qui sépare un corps d’un autre.
Vojtěch Kovařík, « In Between »
Mendes Wood DM
47 Walker Street, New York (États-Unis)
Jusqu’au 24 octobre 2026








