Sharon Rashbam Prop, Les contours de la mémoire

À travers une peinture où les contours hésitent et les visages semblent se dissoudre, Sharon Rashbam Prop explore la mémoire, l’identité et la transmission. Nourrie par son enfance dans un kibboutz, son œuvre profondément intime transforme les souvenirs personnels en une réflexion universelle sur le temps, l’absence et la fragilité de l’être.

Son travail dialogue naturellement avec la sensibilité de ZUR Gallery, qui la représente. Dédiée à l’art contemporain israélien et juif, la galerie tient son nom de l’ancienne cité de Tyr, « ZUR » en hébreu, jadis peuplée d’artisans dont la maîtrise servit à l’édification du Premier Temple de Jérusalem. Une filiation entre héritage et création dans laquelle l’œuvre de l’artiste trouve tout naturellement sa place.

Les personnages de Sharon Rashbam Prop semblent surgir d’un souvenir. Des enfants alignés dans une cour d’école, une femme âgée absorbée dans ses pensées (Dvora, qui n’est autre que la grand-mère de l’artiste, à laquelle elle consacre par ailleurs une série homonyme), un garçon serrant son chat contre lui… tous partagent cette même présence silencieuse, comme suspendue entre le passé et le présent. Les regards se dérobent, les visages s’effacent parfois jusqu’à devenir presque anonymes, tandis que les contours demeurent volontairement ouverts. Rien n’est complètement fixé. Chez l’artiste israélienne, la peinture épouse le fonctionnement même de la mémoire : elle conserve l’essentiel tout en laissant certains détails disparaître.

Née en 1967, Sharon Rashbam Prop grandit au kibboutz Guivat Haïm Ihoud. Cette enfance passée dans une communauté où le collectif occupait une place centrale nourrit encore aujourd’hui une œuvre profondément autobiographique. Diplômée de l’Avni Institute of Art and Design, elle poursuit sa formation en peinture à l’huile avant de travailler durant plusieurs années aux côtés du peintre israélien Yadid Rubin, dont l’influence l’aidera à développer un langage pictural très personnel. Descendante du Rashbam – Rabbi Samuel ben Meïr, petit-fils de Rachi et l’un des plus grands commentateurs bibliques du XIIᵉ siècle –, elle s’inscrit dans une longue tradition intellectuelle tout en développant une peinture résolument contemporaine.

Si ses œuvres prennent souvent racine dans son histoire personnelle, elles ne tiennent jamais de l’anecdote. Elles parlent de l’enfance, de la transmission, du vieillissement, de la solitude, mais aussi de cette quête universelle qui consiste à trouver sa place parmi les autres. Ses personnages deviennent moins des portraits que des présences, dans lesquelles chacun peut reconnaître une part de lui-même.

Cette impression naît autant du sujet que de la manière de peindre. Sharon Rashbam Prop travaille avec une grande économie de moyens. Les fonds restent épurés, les couleurs se limitent souvent à des blancs, des gris, des verts sourds ou quelques touches plus lumineuses. La matière demeure légère, laissant apparaître les transparences, les repentirs et les traces du pinceau. Les proportions elles-mêmes semblent parfois volontairement instables. Une main devient plus expressive qu’un visage, un contour reste inachevé, une silhouette paraît flotter dans l’espace. Rien ne cherche la démonstration ; tout participe à une émotion discrète.

Au cœur de cette écriture se trouve la ligne. L’artiste lui accorde une importance essentielle. Une ligne trop nette, explique-t-elle, enferme l’image et fige le récit. À l’inverse, une ligne hésitante laisse vivre le doute et devient plus sincère. « La ligne doit poser des questions », écrit-elle. Cette fragilité assumée traverse toute son œuvre et donne à ses personnages cette présence si particulière, à la fois tangible et insaisissable.

Cette réflexion trouve une expression particulièrement forte dans la série Alon Class. Inspirées des photographies de classe, ces toiles montrent des enfants réunis dans une même composition, vêtus de débardeurs blancs presque identiques. À première vue, tout paraît familier. Puis le regard s’attarde. Les visages ont presque disparu. Quelques traits esquissés remplacent les regards, les bouches et les expressions. Là où une photographie de classe célèbre habituellement chaque individualité, Sharon Rashbam Prop choisit au contraire de montrer combien celle-ci peut parfois se dissoudre dans le collectif.

Cette image trouve son origine dans un souvenir très précis. Au kibboutz, la blanchisserie était commune à tous les habitants. Chaque vêtement portait un numéro personnel avant d’être lavé avec ceux de toute la communauté, puis rendu imprégné d’une odeur identique. Le sien était « Grey 16 ». Les employées de la blanchisserie la reconnaissaient davantage par ce numéro que par son prénom. Bien des années plus tard, ce souvenir ressurgit dans ses tableaux sous la forme de petits chiffres colorés cousus sur les débardeurs des enfants. Ils deviennent les derniers signes visibles d’une individualité que les visages ne racontent plus.

Pour autant, Alon Class ne résume pas sa démarche. D’une série à l’autre, Sharon Rashbam Prop revient sans cesse vers les mêmes interrogations : comment la mémoire transforme-t-elle les êtres ? Que reste-t-il d’une enfance, d’une présence, d’un lien familial lorsque le temps a fait son œuvre ? Ses personnages semblent toujours habiter un espace intermédiaire, entre réalité et souvenir, où les émotions demeurent intactes alors que les contours commencent doucement à s’effacer.

Cette manière de travailler s’exprime également dans la construction de ses séries. Sharon Rashbam Prop explique qu’une seule peinture ne lui suffit jamais pour dire ce qu’elle ressent. Chaque toile est comme une phrase inachevée ; la suivante la prolonge, l’enrichit ou la nuance. C’est dans cette répétition que son récit prend forme, comme une mémoire qui revient sans cesse, chaque fois un peu différente.

Il se dégage de l’ensemble de son œuvre une douceur teintée de mélancolie, jamais de nostalgie. Sharon Rashbam Prop ne cherche pas à retrouver le passé ni à le juger. Elle accepte son caractère fragmentaire et mouvant. Ses tableaux rappellent que les souvenirs ne sont jamais des images parfaitement nettes. Ils sont faits d’impressions, de sensations, de visages que l’on croit reconnaître sans pouvoir tout à fait les nommer. C’est sans doute là que réside la force de sa peinture : faire surgir, avec une remarquable délicatesse, ce que chacun porte en soi sans toujours parvenir à l’exprimer.

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