L’art contemporain ne se définit pas mais se ressent.
Art Basel est l’une des plus grandes foires d’art au monde présente dans cinq pays majeurs, la Suisse, la France, le Qatar, les États-Unis et la Chine. L’édition à Bâle, en Suisse, inaugure son ouverture pour le grand public ce jeudi 18 juin et accueillera ses visiteurs jusqu’au 21 juin. Plus de 200 galeries représentant au total 4 000 artistes dialogueront au centre d’un espace entièrement dédié à cet événement, le parc des expositions suisse Messe Basel. La ville devient pendant trois jours hôte d’expositions exceptionnelles présentant des œuvres qui questionnent les enjeux contemporains. Huit artistes ont retenu notre attention grâce à leurs valeurs créatives fondées sur l’exploration de la matière, les archives historiques, l’imaginaire ; mais aussi l’importance de la communauté et la dissonance entre la psychologie et notre apparence extérieur. Voici un florilège de ces artistes qui ont beaucoup à nous partager.
Sama de Langreo d’Eduardo Arroyo, issue de la série Miró Refait, est le portrait d’une femme pleurant sans pudeur et privée de sa chevelure. Inspiré de la célèbre Danseuse espagnole de Miro, peinte en 1921, l’artiste propose une relecture politique de cette dernière, représentée initialement comme séduisante et coquette par Miró. Face à la montée du pouvoir de Franco, Eduardo Arroyo s’est approprié le symbole féminin de Miró tout en s’inspirant de la militante espagnole Constantina dont les cheveux ont été tondu pour sa participation à de nombreuses grèves dans les années 60. L’artiste espagnol du XXe siècle puise une grande partie de son inspiration dans les archives historiques, qu’il considère comme essentielles à la construction de la mémoire collective et du récit national. Les histoires dont Eduardo s’inspire ont gravé des souvenirs indélébiles tels que l’étouffement du nazisme et la répression du fascisme espagnol. Le discours nous semble engagé rien que par les couleurs, les symboles significatifs afin de dénoncer les moeurs de son époque.

Morpheus in the Liminal Realm est une oeuvre représentant un personnage imposant mais surtout mystérieux à la figure herculéenne. La peau blanche de cette figure lui apporte une certaine innocence face au monde contrasté auquel il tourne le dos. Son regard nous appelle et son corps presque disproportionné l’érige comme maître de l’espace. À la fois intimidant et dans une posture prête à supplier, le corps caricaturé est en état de violence et d’absurdité. Vojtěch Kovařík, artiste tchèque inspiré par l’iconographie et la mythologie, enferme ses figures dans un cadre oppressant dans lequel leurs états psychologiques sont mis à l’épreuve. Notre ressenti est perturbé par ce déséquilibre intentionnel des proportions mettant en lumière les notions de rapport de force entre l’esprit et le corps, inscrits dans nos conventions sociales. Le corps constitue une enveloppe protectrice, mais il ne dissimule pas toujours nos émotions. La palette de couleurs claires apporte la vie à ce corps presque livide tandis que des références à la culture populaire effleurent ces figurations.

Agrade Camiz est une artiste brésilienne à l’esthétique colorée qui évoque l’architecture populaire de Rio de Janeiro par la représentation d’objets chargés de mémoire. Son propos s’étend au-delà de la géométrie et des couleurs, car elle souhaite mettre en lumière la corrélation existe entre des problèmes systémiques relatifs à la sexualité, la beauté et l’oppression féminine. Graffeuse et muraliste, son travail s’exprime sur de grandes toiles et accède aux espaces publics afin de donner de la visibilité à ces systèmes oubliés.

A Hell to Die For est une oeuvre peinte par Lynette Yiadom-Boakye, une artiste anglaise reconnue pour ses portraits uniques de personnages fictifs. On y voit une jeune femme debout, les mains posées sur les hanches, vêtue d’un haut sombre et d’une jupe claire. Le fond neutre et la composition épurée concentrent toute l’attention sur l’attitude du personnage. Son regard déconcerté ébranle les interprétations, la jeune femme semble interpelée par quelque chose qui nous est impossible d’identifier. L’artiste crée ainsi des figures mystérieuses et intemporelles qui échappent aux catégories sociales ou historiques. En revanche, elle illustre au mieux les expressions et les intentions dissimulées derrière un langage corporel maîtrisé.

Blue Peacock Wing est une sculpture réalisée par Rebecca Manson qui représente, avec une grande délicatesse et par une texture surprenante, l’aile d’un papillon. À une certaine distance, les détails ressortent avec finesse, les couleurs interagissent de manière harmonieuse, l’aile à taille humaine semble presque réelle. En s’approchant, la sculpture se complexifie de petits pixels qui sont en réalité de fins pétales émaillés. La décomposition qu’elle fait du corps de l’insecte est réalisée d’une manière poétique voire onirique. Le travail exceptionnel sur les détails confère à la sculpture une proximité saisissante avec les structures organiques présentes dans le microcosme des insectes.

Past times : Narcissus and the silent stingray in the sky par l’artiste Chris Ofili nous amène à explorer notre imaginaire. La frontière entre l’abstrait et le figuratif s’affine à mesure que l’on observe cette œuvre. En effet, les formes nous confrontent à ce que l’on connaît déjà, mais la manière dont elles s’imbriquent nous fait davantage penser à un monde inversé. Alors, on vient à se demander si notre ressenti face à la première impression de cette toile doit-elle également s’inverser ? L’atmosphère énigmatique est sujette à une étude du désir, de l’identité et de la représentation onirique du réel par notre perception de l’espace. L’artiste anglais s’appuie sur une esthétique fantastique et colorée dans laquelle ses personnages voyagent au milieu de nombreuses transformations culturelles et utopiques.

Mabel Juli est l’une des artistes australiennes les plus emblématiques. Âgée de 95 ans, elle délivre des œuvres d’une grande douceur, qui vibrent selon une palette de couleurs restreinte variant selon différentes nuances de marrons. Les formes et la matière granuleuse attirent notre regard vers ce travail minutieux. Mabel Juli a mis au point cette peinture granuleuse par l’utilisation d’ocres récoltés à la main. Wirringgoon, de son nom traditionnel, rend hommage à ces récits ancestraux ainsi qu’à la communauté Warmun, qui réside sur le territoire Nord-Est de l’Australie. Des symboles abstraits éveillent, néanmoins, la profondeur qui existe entre les terres et cette communauté. Enracinée dans sa culture et portée par un fort esprit communautaire, Mabel Juli traduit dans ses œuvres la mémoire de son territoire.

Clare Rojas est une artiste américaine dont le travail se situe à la croisée de la figuration et de l’abstraction, mêlant influences folkloriques, féministes et surréalistes. Au centre de l’œuvre Artfully Shy Woman with Bird, une figure féminine stylisée semble repliée sur elle-même dans une posture à la fois protectrice et introspective. Réduite à quelques formes courbées et à une palette dominée par les bleus, elle évolue dans un espace épuré où le vide occupe une place essentielle. La force de cette peinture réside dans sa simplicité apparente. Clare Rojas parvient à raconter une histoire sans recourir au réalisme, en s’appuyant sur la couleur, la géométrie et le symbole. Entre douceur et mélancolie, l’œuvre évoque un moment de retrait, de réflexion ou de vulnérabilité. Fidèle à sa pratique, l’artiste laisse volontairement une part d’ambiguïté, transformant l’image en espace de contemplation.

Les œuvres ci-dessus partagent de fortes significations relatives à l’histoire, à la nature, l’enracinement, l’engagement mais encore la psychologie et l’utopie. Les artistes contemporains côtoient leurs doyens dans une forme de respect et d’équilibre créée par la singularité de chaque projet. Tandis qu’Eduardo Arroyo puise son inspiration dans l’histoire du fascisme espagnol, Chris Ofili se dédie à l’interprétation d’un univers onirique. L’une des plus anciennes artistes au monde, encore en vie, interprète la relation qu’elle entretient avec sa communauté autochtone australienne sous une forme abstraite et harmonieuse. La matière demeure une dimension central dans le secteur de l’art contemporain, notamment pour Rebecca Manson. Elle propose un travail à deux dimensions : d’une part la représentation d’une forme organique, et d’autre part l’étude de l’argile émaillée. L’artiste tchèque Vojtech Korarik étudie la figure du corps dans son rapport à l’environnement et à ses états psychologiques. Les trois derniers artistes partagent une réflexion sur l identité, portée par un langage visuel fortement sensible aux formes et à leur géométrie.








