
L’exposition de Bendt Eyckermans s’ancre dans une question philosophique précise : celle du « block universe », théorie selon laquelle passé, présent et futur coexistent simultanément dans la réalité physique.

Le temps n’y est pas une flèche mais un espace. Dans ce cadre, le libre arbitre n’est qu’une illusion de mouvement à l’intérieur d’une trajectoire déjà tracée, et c’est cette idée que les toiles rendent visible, une à une.
Le cheval, motif central de l’exposition, revient comme un emblème hérité plutôt que choisi. Dans A box filled with a thousand horses (2025), des dizaines de figurines équestres : jouets, statuettes, chevaux de manège, s’entassent sur un fond rouge sombre, comme le contenu déversé d’une mémoire trop pleine. L’accumulation devient un langage : ce ne sont pas des chevaux qu’on regarde, mais des objets qui ont traversé les générations avant d’échouer là, empilés.


Libation, 2026, Huile sur toile de lin, 184 x 160 x 2.5 cm
Une seule figure équestre, A horse, tracée au fusain sur une bâche rose devant une façade bruxelloise, suffit ailleurs à convoquer le même imaginaire : dans une œuvre où le motif du cheval, réduit à un simple contour, se détache sur un tissu froissé qui masque et révèle à la fois, comme si l’ancêtre restait là, empêché, sous la toile.


L’architecture, omniprésente, agit comme un deuxième corps. Dans The terrace (2025), une statuette dorée, christique ou martyre pénétrée de flèches, se dresse sur une colonne au bord d’une terrasse. Entre un arbre et une chaise, bouteille et mégot abandonnés au sol : ce reliquaire domestique, autel improvisé, est posé dans un jardin ordinaire.


The pole (The father) (2025) reprend ce dispositif du socle et de la figure, cette fois emballée dans un tissu plastique bleu, comme un objet déménagé, protégé, en transit entre deux lieux, une manière de dire que même les figures se transportent, se manipulent comme du mobilier. Monument (2025), lui, présente une silhouette ailée perchée sur une colonne, sous un ciel d’orage éclairé par une trouée de lumière, motif quasi héraldique qui rappelle que le monument, dans cette œuvre, n’est jamais loin de la ruine.


The pole (The father), 2025, Huile sur toile de lin, 85 x 65 x 2.5 cm cm
Le motif du labyrinthe, central dans le texte d’accompagnement de l’artiste, trouve sa traduction la plus littérale dans A maze (2025) : un obélisque de pierre se dresse au centre de murs qui se referment, vu en plongée, comme un jeu vidéo isométrique des années 1980, écho direct aux captures d’écran de jeux d’aventure textuels qui ponctuent le livret de l’exposition. Mais aussi dans Manhole (2026), où les lignes s’entrecroisent dans une matière que l’on imagine bétonnée, ici faite en bronze. Elles sont resserrées, sombres oppressantes.



La figure humaine, quand elle apparaît, est presque toujours de dos, ou repliée sur elle-même. The quiet man (2025) montre une personne agenouillée face à un téléviseur qui diffuse un paysage vert traversé par un cavalier. C’est une mise en abyme du motif équestre, désormais recyclé en image domestique. Mais entre deux colonnes de marbre qui rappellent que même l’intérieur bourgeois est une architecture de mémoire. Monuments (2026) reprend la posture de dos des personnages, ici toujours admirateur d’un cheval majestueux, pates en l’air.


Monuments, 2026, Huile sur toile de lin, 183 x 134 x 2.5 cm
L’écho sculptural de cette scène se retrouve littéralement dans Buried relic (2026), une pièce en résine peinte posée à même des planches de bois récupérées : un corps human plié, la tête entre des mains multiples, comme exhumé ou relique déposée en offrande. L’interprétation est libre, le titre nous aiguille.

Les objets, enfin, portent leur propre charge symbolique. Ringbearer (2025) cadre deux mains, l’une passant de nombreuses bagues à l’autre, geste de transmission. Unboxing (2025), dispose des cartons ouverts autour d’une silhouette à peine esquissée, presque effacée, peut-être comme si déballer un héritage revenait à faire disparaître celui qui l’a légué. Et Cosmic (2025), tout en noir, superpose plusieurs profils qui se dédoublent depuis un même point lumineux : image la plus abstraite de l’exposition, mais aussi la plus fidèle à la théorie du block universe : plusieurs instants d’un même visage, coexistant sur la même feuille.


Unboxing, 2025, Huile sur papier, 31 x 23 cm


The carrier, 2025, Huile sur toile de lin, 183 x 134 cm
The Carrier ne cherche pas à répondre à la question du déterminisme. Il cherche à la peindre, objet par objet, socle par socle, jusqu’à ce que la maison, la rue, le ciel deviennent les pièces d’un même labyrinthe hérité. Car comme le dit l’artiste lui-même : la mort a quelque chose à voir avec les vivants.
The Carrier, Bendt Eyckermans.
Carlos/Ishikawa, Unit 4, 88 Mile End Road, Londres E1 4UN.
Jusqu’au 18 juillet 2026.








