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David Hockney, The Moon Room

En plein confinement, l’artiste britannique a peint chaque pleine lune de l’année 2020 depuis sa maison du Pays d’Auge, iPad en main et Maupassant en tête. La Galerie Lelong à Paris réunit ces quinze paysages nocturnes dans une exposition intimiste et lumineuse.

26th November 2020, No. 2, 2020 
iPad painting printed on paper, mounted on Dibond 
Edition of 15 
70 × 100 cm 
© David Hockney / Courtesy Galerie Lelong 

Il faut imaginer la scène. Avril 2020, la France est à l’arrêt. David Hockney, lui, ne dort pas. Dans sa demeure normande de Rumesnil, au cœur du Pays d’Auge, une clarté inhabituelle le tire du sommeil. Il se lève, s’approche de la fenêtre et découvre une pleine lune d’une ampleur presque irréelle, suspendue au-dessus des pommiers et des herbages. L’artiste, qui vient de relire Clair de lune de Maupassant, une nouvelle dont l’action se déroule précisément dans ce même paysage vallonné du Calvados, saisit son iPad et commence à dessiner. Ce geste nocturne, répété de mois en mois, donnera naissance à un cycle de quinze œuvres : une lune peinte pour chaque pleine lune de l’année, du 8 avril au 5 décembre 2020.

C’est cet ensemble, à la fois modeste par ses dimensions et immense par ce qu’il raconte du rapport d’un artiste au temps, à la lumière et au paysage, que la Galerie Lelong présente sous le titre The Moon Room. Un titre que le peintre a choisi de ne pas traduire, attaché qu’il est à son euphonie anglaise et la galerie, qui le représente depuis 2001, a eu le bon goût de le suivre.

Les quinze peintures sur iPad, imprimées sur papier dans l’atelier de l’artiste puis contrecollées sur aluminium (tirage signé et numéroté à quinze exemplaires), se déploient dans l’espace de la rue de Téhéran comme les pages d’un journal intime. D’un tableau à l’autre, la lune change de taille, de position, de couleur. Le cadrage aussi évolue : pendant sept mois, Hockney peint depuis sa fenêtre, à travers le filtre domestique des rideaux et des montants de bois. Puis, dans la nuit du 31 octobre, nuit d’Halloween, nuit de basculement, il sort. Cinq dessins, réalisés cette fois depuis le jardin, montrent la façade de la maison avec ses fenêtres éclairées et la lune qui traverse le ciel entre le soir et le matin. Le point de vue s’est inversé : ce n’est plus l’homme qui regarde le paysage par la fenêtre, c’est le paysage qui regarde l’homme chez lui. La dernière œuvre de la série, teintée de mélancolie joyeuse, ajoute au décor des guirlandes de Noël et un sapin illuminé, l’année se referme sur elle-même.

2nd May 2020, 2020 
iPad painting printed on paper, mounted on Dibond 
Edition of 15 
70 × 100 cm 
© David Hockney / Courtesy Galerie Lelong 

On connaît l’appétit de Hockney pour les outils nouveaux. Des polaroïds des années 1980 aux photocopies, du fax à l’iPhone, l’artiste né à Bradford en 1937 n’a cessé de détourner les technologies de leur usage courant pour en faire des instruments de vision. L’iPad, adopté dès 2010, est devenu au fil de la décennie l’un de ses médiums de prédilection, un carnet de croquis sans fin, affranchi du séchage, de l’épaisseur et de la lumière du jour. Mais dans The Moon Room, la tablette n’est plus un simple outil : elle est la condition même de l’œuvre. Seul un écran rétroéclairé permettait de peindre dans l’obscurité quasi totale d’une nuit de campagne normande, sans lampe, sans chevalet, sans rien d’autre que la lune pour modèle et la mémoire des yeux pour guide.

Il y a, dans cette série, quelque chose de profondément maupassantien. Non pas le pessimisme cruel des contes, mais cette attention aiguë aux phénomènes naturels, cette capacité à déceler dans un paysage familier une étrangeté soudaine. L’abbé Marignan, personnage du Clair de lune, est saisi d’un trouble mystique devant la beauté d’une nuit d’été. Hockney, à quatre-vingt-deux ans, est saisi d’un trouble d’une autre nature, celui du peintre qui, après soixante ans de carrière, découvre encore un motif neuf dans le spectacle le plus ancien du monde.

26th October 2020, 2020 
iPad painting printed on paper, mounted on Dibond 
Edition of 15 
70 × 100 cm 
© David Hockney / Courtesy Galerie Lelong 

Cet ensemble avait été montré une première fois au Musée des beaux-arts de Rouen en 2024, puis intégré à la vaste rétrospective de la Fondation Louis Vuitton en 2025, la plus grande exposition jamais consacrée à l’artiste, avec plus de quatre cents œuvres. Le voir aujourd’hui dans l’écrin resserré de la Galerie Lelong, loin de la scénographie monumentale du bâtiment de Frank Gehry, offre une expérience radicalement différente. Ici, l’intimité prime. On est dans la chambre de nuit de Hockney, on partage son insomnie, on regarde la lune avec lui.

L’exposition parisienne fait par ailleurs écho au programme londonien du printemps : la Serpentine North Gallery accueille depuis le 12 mars A Year in Normandie, la frise de quatre-vingt-onze mètres inspirée de la tapisserie de Bayeux, accompagnée de peintures récentes. Deux versants d’une même fascination pour la Normandie, l’un diurne et panoramique, l’autre nocturne et contemplatif.

À quatre-vingt-huit ans, Hockney peint encore six heures par jour. The Moon Room en est la preuve la plus délicate : il suffit parfois d’une fenêtre, d’un écran et d’un peu de patience pour saisir ce que la nuit offre à ceux qui veulent bien la regarder.

David Hockney – The Moon Room
Galerie Lelong
13 rue de Téhéran 75008 Paris
Jusqu’au 7 mai 2026

https://www.galerie-lelong.com/en

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