L’acteur fétiche de Wong Kar-wai porte sa mélancolie et son éternelle élégance dans des films venus d’horizons de plus en plus variés.


Après une première incursion à Hollywood (Shang-Chi, 2021), Tony Leung Chiu-wai est à l’affiche d’un film d’auteur européen : Silent Friend, de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi. Au début de Silent Friend, Tony Leung est en bout de table, dans une vieille bierstub, invité par ses nouveaux collègues de l’université à découvrir les mets traditionnels de la gastronomie allemande. Avec son immense pinte de bière en main, il a l’air mal à l’aise. Et de fait, son personnage – un professeur de neurologie chinois invité dans une prestigieuse université germanique – digérera mal la viande grasse et les patates servies en son honneur. Tony Leung n’est pas fait pour les bierstubs. On l’imagine davantage au bar d’un hôtel de luxe, à déguster un whisky sec en smoking. Tony Leung, c’est la classe. Peut-être l’homme le plus élégant du monde, si on en croit les aficionados d’In the Mood for Love. Avec ses costumes ajustés bruns ou bleu nuit ou son long et grand trench-coat, il marche sous la pluie, l’air solitaire et mélancolique. Dans ce film culte de Wong Kar-wai, censé se dérouler dans les années 1960, Tony Leung campe une élégance hors du temps, une masculinité douce et en retrait. C’est ce raffinement classique, cette allure discrète de gentleman, jamais tape-à-l’œil et profondément intemporel qui caractérise le style de Tony Leung. Plus qu’un acteur, c’est une icône, presque une idée. Avoir Tony Leung dans un film, c’est donner à l’œuvre du cachet supplémentaire. Comme un repas avec une nappe blanche, ou du champagne servi dans des verres en cristal. Le discret Chow Mo-wan d’In the Mood for Love n’a pas beaucoup de points communs avec le seigneur de guerre millénaire Xu Wenwu dans le blockbuster américain Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux.

Rien à voir non plus avec le sérieux neuroscientifique de Silent Friend. Tony Leung est un acteur capable d’interpréter des rôles d’une grande variété. Mais ils ont tous en eux cette même classe mélancolique. Chow Mo-wan est un amoureux blessé, Xu Wenwu vit son immortalité comme un deuil éternel, et le héros du film d’Ildikó Enyedi met en perspective sa frustration de scientifique confiné pendant le Covid face au calme majestueux d’un grand arbre séculaire. Ces personnages sont tous, un peu, Tony Leung.

Il est né au début des années 1960 dans la colonie britannique de Hong Kong sous le nom de Leung Chiu-wai – nom qu’il utilise aujourd’hui dans les productions chinoises, et accolé à son prénom anglo-saxon « Tony » dans les films occidentaux. Ami d’enfance du comédien Stephen Chow (connu aujourd’hui pour ses films comiques, comme Shaolin Soccer), Tony Leung débute à 20 ans sa carrière d’acteur sur les conseils de ce dernier. Avant le cinéma, c’est la télévision qui lui ouvre ses portes : il est d’abord animateur pour des émissions pour enfants sur TVB, la principale chaîne hongkongaise, avant d’incarner un jeune homme souhaitant devenir policier dans Police Cadet, une série qui va le faire connaître dans toute la péninsule. C’est là qu’il rencontre Maggie Cheung – autre immense actrice qui partagera souvent l’affiche avec lui –, alors débutante elle aussi.

Tony Leung est ensuite repéré par les grands cinéastes sinophones. Il tourne pour Hou Hsiao-hsien (La Cité des douleurs), John Woo (À toute épreuve), mais aussi et surtout Wong Kar-wai. Pour le cinéaste chinois aux éternelles lunettes noires, il interprète un rôle marquant de joueur de poker à la fin de Nos années sauvages, mais, surtout, joue un policier fatigué et mélancolique dans Chungking Express – un rôle qui rappelle évidemment celui de Police Cadet. Il faut dire qu’il porte bien l’uniforme. S’ensuivra une importante collaboration avec le cinéaste – quatre films – qui l’amènera à être aussi bien un expat’ gay en Argentine dans Happy Together qu’un grand maître d’art martial dans The Grandmaster.

Parfaitement bilingue en cantonais et en anglais, il a pourtant tardé à céder aux sirènes d’Hollywood, de peur que sa carrière à Hong Kong en pâtisse. S’il a accepté de tourner pour une production Marvel en 2019, son premier film hollywoodien, il n’a pas lancé une véritable carrière américaine, comme l’ont fait en leur temps ses compatriotes Jackie Chan ou Jet Li. Il faut dire que Tony Leung cherche surtout à travailler avec des cinéastes à la mise en scène personnelle, et au style aussi raffiné que les personnages dont il a le secret. Que ce soit dorénavant aux États-Unis, en Chine, ou en Europe. Avec Silent Friend, film allemand réalisé par une hongroise, aussi profond que sophistiqué, il a trouvé un écrin idéal.








