
Il existe une manière très marocaine de voyager qui consiste à accepter l’oscillation. On arrive à Marrakech la gorge prise par la poussière, on en repart sept jours plus tard avec, dans les cheveux, le sel d’Essaouira. Entre les deux, trois heures de route à travers l’arrière-pays, deux climats, deux temporalités. C’est précisément ce contraste qui justifie le voyage : l’un n’existe pleinement qu’en regard de l’autre. Marrakech aspire, Essaouira relâche.


Marrakech, ou l’art de l’intérieur
À Marrakech, tout est question de seuil. La ville se dévoile par fragments, derrière des portes qu’on ne soupçonnait pas, dans des patios qu’aucune façade ne laisse deviner. C’est la grande leçon du riad : la rue peut être bruyante, poussiéreuse, encombrée ; l’intérieur sera frais, verdoyant, traversé d’une lumière filtrée. Le premier réflexe du voyageur exigeant est donc de chercher un riad qui fasse plus qu’héberger : un lieu porteur de récits, doté d’un véritable univers.
Izza, ou Marrakech selon Bill Willis
C’est là qu’Izza fait toute la différence. Niché dans la médina, l’hôtel cultive un rapport intime à l’art contemporain et au patrimoine décoratif marocain. Les chambres portent des prénoms de personnalités emblématiques de Marrakech – Pierre Bergé, Jack Kerouac, Marella Agnelli, Talitha Getty –, et chacune abrite des œuvres originales. L’esprit du lieu prolonge l’héritage de Bill Willis, le décorateur américain qui, dès les années 1960, a inventé le langage visuel de Marrakech tel qu’il s’est ensuite diffusé dans le monde entier : tadelakt pigmenté, banquettes basses, cheminées sculptées en plâtre, palette terreuse jouant du rose, de l’ocre et du vert d’eau. Willis n’a pas seulement décoré quelques maisons : il a réinventé un imaginaire esthétique. À Izza, ce langage est revisité sans nostalgie, croisé avec une sensibilité contemporaine qui fait dialoguer artisanat local et art conceptuel.
Au cœur de l’expérience, Noujoum, le restaurant rooftop de l’hôtel, déploie une cuisine marocaine d’auteur dans un décor qui tient à la fois du salon privé et de la galerie. Tables en mosaïque verte, mobilier chiné, œuvres accrochées sans hiérarchie : ici, l’art accompagne la table sans jamais lui voler la vedette. C’est l’endroit idéal pour comprendre que Marrakech, depuis Yves Saint Laurent, est aussi une ville d’artistes, et que ses meilleures tables sont des manifestes culturels autant que culinaires.



Riad Berbère, la médina en sourdine
À quelques ruelles de là, Riad Berbère propose l’exact contrepoint : un minimalisme presque monacal, des murs blanchis à la chaux brute, des plafonds sombres en bois sculpté, un patio planté de bananiers où la lumière tombe par touches délicates sur la pierre. Le mobilier est rare, choisi avec une précision d’antiquaire ; les couleurs jouent sur une palette de terre, d’argile et de blanc cassé. Tout passe ici par la matière : le tadelakt mat des murs, la patine des banquettes en lin, la fonte noire des lanternes anciennes, les tapis berbères qui se chevauchent sur les sols ornés de zelliges.
Ce qui frappe, surtout, c’est le parti pris de la sobriété. Là où d’autres riads accumulent zelliges colorés, coussins brodés et lustres en cuivre martelé, Riad Berbère préfère retenir le geste. Les chambres sont sobres, parfois presque austères, mais la lumière y est sublime, et le silence absolu. C’est un riad pour atténuer le bruit du monde, lire dans un patio, percevoir les sons de la médina sans la traverser. Une élégance discrète, à rebours d’un luxe trop démonstratif.
riadberbere.com



Mandarin Oriental, le grand large
À dix minutes de voiture de la médina, Mandarin Oriental, Marrakech ouvre un tout autre chapitre : 20 hectares de jardins paysagers, 58 villas avec piscine privée, 7 suites avec vue sur l’Atlas. Le design intérieur porte la signature de Gilles & Boissier : sobriété des volumes, matériaux nobles, dialogue permanent entre l’intérieur et le paysage. Le tadelakt y croise le marbre noir veiné, les zelliges posés à la main jouent avec les bois sculptés sombres, et les tapis berbères dialoguent avec un mobilier aux lignes actuelles. Chaque villa a été conçue comme un riad contemporain organisé autour d’un patio et d’une piscine privée, accompagné d’un majordome dédié. Le potager biologique alimente les cuisines, les 150 oliviers du domaine produisent une huile en édition limitée, et les ruches fournissent le miel servi au petit-déjeuner ou composant certains mets.
À ne pas manquer : un dîner chez Ling Ling by Hakkasan pour savourer de sublimes plats cantonais, ou une table chez Shirvan, désormais piloté par la cheffe Hind Nebgane, pour une relecture sensible des routes gastronomiques marocaines. Se déployant sur 1 800 mètres carrés, le spa inspiré de l’architecture andalouse soulignée par la brique rouge et la lumière tamisée justifie presque à lui seul le séjour.
mandarinoriental.com


Essaouira, ou l’horizon retrouvé
Trois heures de route plus tard, à travers les forêts d’arganiers et les villages pittoresques, on entre dans un autre Maroc, rythmé par le souffle frais de l’océan. Essaouira est blanche, balayée par les alizés, traversée d’odeurs de poisson grillé et de bois de thuya. Dans l’ancienne Mogador, la médina classée à l’Unesco se parcourt en une matinée : remparts portugais battus par les vagues, port aux bateaux bleus, ruelles plus calmes qu’à Marrakech, galeries d’art contemporain glissées entre deux échoppes de chaussons brodés. Le tempo change. On se lève plus tôt, on se couche moins tard, on marche davantage.
Le Jardin des Douars, l’art de vivre dehors
À vingt minutes de la ville, en pleine campagne, Le Jardin des Douars est l’adresse familière des habitués. La propriété tient autant de la maison d’amis que de l’hôtel : deux piscines – l’une pour les adultes, l’autre pour les enfants –, un spa avec hammam traditionnel, un terrain de padel à proximité, des jardins en terrasses qui descendent vers l’oued, des chambres dispersées entre plusieurs douars que l’on rejoint à pied. La cuisine, ancrée dans le terroir, propose notamment un tajine de poisson dont on parle encore plusieurs jours après : sardines fraîches du port, tomates confites, citron, coriandre. C’est l’endroit où passer plusieurs nuits sans s’ennuyer : assez d’activités pour les enfants, suffisamment de calme pour s’abandonner au farniente, et cette sensation rare d’être reçu plutôt qu’hébergé.


Les Jardins de Villa Maroc, l’utopie en dômes
Un peu plus loin dans la campagne, Les Jardins de Villa Maroc propose quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs. Les chambres sont réparties entre trois suites et onze dômes en terre crue, construits selon une technique traditionnelle aussi rudimentaire qu’ingénieuse : des sacs de sucre remplis de terre compactée, empilés en spirale, puis recouverts d’un mortier de sable, d’argile et de chaux. Le résultat est une architecture organique, douce à l’œil, qui assure une régulation thermique naturelle – fraîche l’été, tempérée l’hiver – et une résistance sismique remarquable. Le tout dans une esthétique marocaine contemporaine dépouillée, où chaque objet a été choisi par la famille fondatrice et où les clichés ornant les murs sont signés Thor Arne Hauer, photographe norvégien installé à Essaouira depuis plus de trente ans.
La maison cultive également ses propres oliviers et arganiers, et propose la visite de son domaine dédié à l’huile d’argan. On y suit la transformation des amandons, on teste les deux huiles produites (alimentaire et cosmétique), et l’on comprend pourquoi la région a fait de ce savoir-faire ancestral, longtemps porté par les femmes berbères, un patrimoine reconnu par l’Unesco.
lesjardinsdevillamaroc.com



Au fond, le voyage tient dans cette bascule permanente entre retrait et ouverture. Marrakech enveloppe pour mieux révéler ; Essaouira, elle, desserre l’étreinte. L’une apprend l’ombre et la fraîcheur des patios, l’autre l’horizon et le vent du large. Et c’est peut-être cela, le vrai luxe marocain : passer, en quelques heures de route, de l’intensité de la médina à l’air ouvert de l’Atlantique.






