Faire parler le verre

L’Art nouveau marque un tournant dans l’histoire du verre à la fin du XIXe siècle. La matière se détache progressivement de ses fonctions utilitaires pour s’affirmer comme un support de création. Cette évolution s’incarne notamment dans les œuvres d’Émile Gallé ou de François-Eugène Rousseau où l’objet devient une pièce d’auteur. À l’image de cette nouvelle génération d’artistes verriers considérant le verre non plus comme une simple matière, mais comme un prolongement du geste et du corps. Compte-rendu.

© Ludivine Loursel Superbia

Sculpter la lumière

Ludivine Loursel laisse parler sa créativité sur une feuille blanche avant de laisser le verre écrire la suite entre ses mains. Le souffle de la bouche vient ensuite prolonger le geste. Au-delà de l’expérimentation des formes, la créatrice joue avec la couleur, comme dans les tableaux de sa collection « Mètis », où elle explore l’opacité de la matière et l’usage de cadres en bronze qui, à la manière d’une caisse américaine, viennent éclairer la pièce. « Pour d’autres, j’ai exploré différentes couleurs et charges plastiques, avec des recherches autour de la transparence et de l’ondulation. Je voulais travailler avec le mur afin que la lumière naturelle puisse traverser l’œuvre et obtenir un effet plus serti, presque cerclé. Cela m’a aussi permis, sur certaines pièces, d’intégrer la lumière à l’intérieur même de la matière », précise Ludivine Loursel.

© Marion Saupin

L’artisane d’art évoque également une forme d’intimité entre le verre et le corps, indispensable à la naissance de ses premières pièces. Cette relation lui permet de conserver un geste instinctif dans sa pratique, également présent dans son travail du laiton.

ludivineloursel.com

@ludivine_loursel

Mémoire de forme

Tout commence par l’observation d’une goutte d’encre tombant dans l’eau. Youngho Park est alors fasciné par la forme toroïdale inversée créée par la gravité et pour la manière dont le pigment finit par se déposer au fond du verre. « Ce processus m’a rappelé la mémoire. Pour nous souvenir de quelque chose, nous le répétons encore et encore, mais avec le temps, le souvenir s’estompe progressivement. […] Je voulais capturer ce processus de mémorisation et de rappel à travers le verre », confie Park. L’artiste verrier commence alors à créer des structures toroïdales en rotation qui, par leurs couleurs et leurs densités, « symbolisent la manière dont les souvenirs évoluent, se superposent, s’estompent et réapparaissent au fil du temps ». Une manière de mettre à nu le processus invisible de la mémoire que chacun expérimente.

À travers ces filaments en verre borosilicate qui s’imbriquent comme des maillons, soudés comme on le ferait pour du métal, Park compose des formes traversées par une impression de mouvement continu, créant des connexions qui prolongent le geste de la main. C’est en se confrontant à la résistance de la matière face aux chocs thermiques que l’artisan en est venu à imaginer ces formes arrondies. Cependant, il lui a fallu plusieurs années d’expérimentation pour obtenir ce résultat. « J’ai progressivement affiné des techniques permettant de créer des surfaces plus naturelles et organiques. Ce processus a fini par évoluer vers un langage visuel personnel », conclut Youngho Park. 

@younghopark

Matière en mutation

Pour Justine Ménard, le verre borosilicate dépasse le statut de matière pour devenir un exutoire. Depuis son atelier barcelonais, elle travaille le matériau dans un geste presque chirurgical, guidé par la flamme, son principal outil. Pour ce faire, elle emploie la technique du flame-working, découverte lors de ses études en joaillerie à la Haute école de joaillerie de Paris. Verrière autodidacte, elle s’affranchit des codes académiques pour laisser la matière répondre au souffle et au geste de la main. Naissent alors des bijoux sculpturaux où la relation au corps occupe une place centrale. À l’image de sa collection « Naïade », faisant écho au mythe grec des nymphes aquatiques vivant dans les eaux douces.

Dans sa recherche plastique, Ménard développe un imaginaire nourri par la nature, qu’elle traduit à travers des formes de coquillages et d’ossements fossilisés. Ses pièces en verre dessinent une figure du féminin non pas délicate, mais puissante. Le verre y devient une matière d’incarnation du corps, à la fois seconde peau et armure. Ses « bijoux de table », comme elle les surnomme, ne se contentent pas d’être fonctionnels, mais occupent l’espace à la manière de petits talismans dont on ne pourrait se séparer. À l’image de sa collection « Ondine », composée de pièces en verre soufflé allant du bol au vase, où le geste se déploie dans l’espace : spirales devenant contenants, courbes suspendues transformées en objets fonctionnels. 

@justinemenard

Les pratiques de Ludivine Loursel, Youngho Park et Justine Ménard témoignent d’une même volonté : faire du verre un langage. Chacun à sa manière inscrit à travers lui une mémoire, une émotion ou une relation intime.   

Des experiences et une culture qui nous définissent

Ne ratez aucun article

Inscrivez-vous à notre newsletter