Hôtel de la Lauzière : ce qu’il reste lorsque tout disparaît

Avant son ouverture officielle prévue en 2027, l’Hôtel de la Lauzière ouvre exceptionnellement ses portes à l’occasion des Rencontres d’Arles. Dans cette demeure en pleine réhabilitation, Il restera la gravité réunit les œuvres d’Adrianna Wallis et de Diane Esmond autour d’une même interrogation : que reste-t-il lorsque les objets, les lieux ou les êtres semblent avoir disparu ?

« On peut vider un appartement, on pourrait même en retirer l’air, mais il restera toujours la gravité », écrivait le physicien Joël Chevrier.  Une gravité qui, ici, dépasse les lois de la physique. Celle qui retient les souvenirs lorsque les objets disparaissent, les œuvres lorsqu’elles semblent perdues, les lieux lorsqu’ils traversent le temps. À l’occasion des Rencontres d’Arles 2026, l’Hôtel de la Lauzière ouvre exceptionnellement ses portes avant sa réhabilitation définitive prévue en 2027. Conversations autour du vivant, annonce du Prix James Barnor et création contemporaine composent cette deuxième saison estivale. Au cœur de cette programmation, Il restera la gravité, présentée par la Galerie Anne-Laure Buffard, réunit les œuvres d’Adrianna Wallis et de Diane Esmond dans un lieu qui semble lui-même porter les traces de cette mémoire

Avant même les œuvres, le lieu raconte déjà une histoire. Fermé au public pendant plus de soixante ans, l’Hôtel de la Lauzière apparaît aujourd’hui dans un état de transition. Les travaux de réhabilitation ont laissé les murs à nu, révélant les plafonds peints du XVIIᵉ siècle, les pierres de taille et les traces des différentes époques qui ont façonné le bâtiment. Rien n’y semble complètement restauré, rien n’y est totalement effacé. L’architecture devient elle aussi une archive, où chaque couche retirée laisse apparaître une mémoire plus ancienne.

En 2021, Adrianna Wallis découvre une histoire familiale restée enfouie pendant près de 80 ans. Des recherches d’historiennes révèlent que sa famille a été spoliée pendant la Seconde Guerre mondiale et qu’une grande partie des œuvres de sa grand-mère, la peintre Diane Esmond, a disparu. À partir de cette révélation, son travail prend une nouvelle direction. Il ne cherche pas à reconstituer ce qui a été perdu, mais à interroger ce qui en subsiste : une trace, un objet, un souvenir, parfois simplement un nom. Car il reste toujours quelque chose. Il reste les inventaires rédigés de mémoire par les familles après la guerre. Il reste quelques toiles sauvées de la disparition. Il reste des objets absents dont les noms continuent d’exister. Et il reste les gestes.

Diane Esmond, Sans titre (atelier rouge et bleu), c. 1972 © Nicolas Brasseur

À travers ses photographies, ses frottages ou ses textes peints à la main, Adrianna Wallis ne cherche jamais à remplacer ce qui a disparu. Elle en révèle plutôt la persistance. Une cuillère, un tissu, quelques mots suffisent à redonner une présence à ce qui semblait condamné à l’oubli. Les œuvres avancent avec retenue. Elles ne montrent pas l’absence ; elles en dessinent les contours.

Cette même tension traverse Bijou bougie, sans doute l’une des pièces les plus troublantes de l’exposition. Réalisée en 2012, près de dix ans avant que l’artiste ne découvre l’histoire de sa famille, l’œuvre prend aujourd’hui une résonance inattendue. Un collier de perles façonné dans la cire seconsume lentement sous l’effet de la flamme. L’objet disparaît à mesure qu’il existe. La matière se transforme, mais la transmission demeure. L’œuvre semble alors poser une question qui traverse toute l’exposition : que deviennent les souvenirs lorsque les objets qui les portaient n’existent plus ? Face à ces œuvres contemporaines, les peintures de Diane Esmond prolongent le dialogue. Paysages, intérieurs, natures mortes ou scènes du quotidien témoignent d’un regard qui cherche moins à représenter fidèlement le réel qu’à en conserver l’empreinte sensible. Les couleurs persistent, les formes s’effacent parfois, les contours deviennent plus libres. La peinture ne documente plus un instant ; elle en retient la mémoire.

Dans ce dialogue entre les deux artistes, le lieu lui-même devient un troisième protagoniste. Les pierres apparentes, les plafonds révélés par les travaux et les marques laissées par les siècles semblent répondre aux œuvres. Comme les archives explorées par Adrianna Wallis ou les toiles retrouvées de Diane Esmond, l’Hôtel de la Lauzière rappelle qu’effacer n’est jamais faire disparaître totalement. Certaines histoires demeurent, enfouies sous les couches du temps, jusqu’à ce qu’un regard les fasse réapparaître.

Il restera la gravité ne raconte pas seulement une histoire familiale. L’exposition interroge ce qui survit à la disparition : les objets, les œuvres, les lieux, mais aussi les gestes et les récits qui continuent de circuler entre les générations. Dans un bâtiment qui renaît progressivement de son propre passé, cette rencontre entre Adrianna Wallis et Diane Esmond rappelle que la mémoire ne se conserve pas uniquement dans les archives. Elle persiste aussi dans ce qui semblait avoir disparu.

Adrianna Wallis, Garni lampas bleu céleste, 2024 © Maxime Verret

Il restera la gravité, Adrianna Wallis & Diane Esmond 

Par la galerie Anne-Laure Buffard

@hoteldelalauziere

@adriannawallis

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