Eric Van Nynatten, la ville à contre-jour

Une silhouette noire au premier plan, une ville en couleur derrière. À New York comme dans les métropoles qu’il traverse, le photographe Eric Van Nynatten fait du contre-jour un moyen d’expression. Ses passants n’ont pas de visage : ils ont des murs, des enseignes, des fins d’après-midi.

Sur l’une de ses images, un homme passe au premier plan, silhouette plongée dans l’ombre par un soleil qui éclaire en plein la façade derrière elle. À Chinatown, un mur turquoise ressort, encadré de briques rouges, parcouru d’escaliers de secours et constellé d’enseignes en caractères chinois. Le marcheur, lui, garde son anonymat. La ville, en revanche, donne tout : ses graffitis, ses numéros de téléphone d’agences d’emploi, ses étals de fruits au pied des immeubles. Inverser l’ordre habituel des plans, faire reculer la personne pour mettre en avant le décor, est l’une des touches les plus reconnaissables d’Eric Van Nynatten.

New York City, Eric Van Nynatten

Ce procédé n’est pas un effet, c’est une vision. Passé par le dessin et la peinture avant la photographie, Van Nynatten a découvert ce médium à 10 ans, lors de voyages familiaux au Brésil. L’appareil numérique dans ses mains a d’abord été un moyen de retenir ce qu’il voyait défiler à travers les vitres de voiture. Une année de voyage solitaire en Australie et en Nouvelle-Zélande, en 2013, a confirmé son envie. À son installation à New York l’année suivante, il s’est tourné presque naturellement vers la rue.

New York City, Eric Van Nynatten

Tout, chez lui, ramène au cinéma. « J’aime imaginer que mes images sont des scènes d’un film. Je veux que le regardeur prenne part à l’expérience, qu’il ressente quelque chose », dit-il. Il revendique une filiation passant par deux maîtres de la photographie couleur, Ernst Haas et Fred Herzog, dont les rues humaines vibrent par leurs teintes plus que par leurs récits explicites. À leur suite, Van Nynatten cherche moins à raconter qu’à composer : trouver, dans une métropole, la lumière d’un instant, et la mettre en relation avec un passant, un mur, un escalier. « Je suis en quête d’une lumière unique, je la cherche inlassablement dans chaque métropole que je visite », précise-t-il.

New York City, Eric Van Nynatten

Ce qui en résulte tient autant du document que du poème. Dans le terminal d’un ferry baigné par la lumière dorée du soir, des passagers assis sur des bancs sont transformés par le soleil rasant en spectateurs dans des gradins ; les portes de sortie inscrivent « EXIT » en lettres rouges contre l’horizon. Ailleurs, sous une charpente métallique éclairée d’une seule ampoule jaune, un petit groupe converse à voix basse, dos tourné à la rue ; en arrière-plan, une façade ocre se dévoile comme une scène vide. Le sujet, c’est ce que la lumière révèle, et ce qu’elle laisse en réserve.

Ce style trouve son public bien au-delà du cercle de la street photography. Van Nynatten signe des campagnes pour Cartier, Adobe, Virgin Atlantic, Kate Spade, Assouline, Condé Nast Traveler, Ritz-Carlton. Ses clichés paraissent dans Vogue, GQ, Kinfolk. Le Art Directors Club of New York (New York ADC) l’a récompensé à trois reprises. Il est entièrement autodidacte : ni école de photographie, ni atelier, juste une attention obstinée à ce qui se passe entre une heure et la suivante, entre une lumière et celle d’après.

Les silhouettes qu’il aligne devant les villes ne sont pas anonymes par dépit, elles le sont par choix. Ce sont des silhouettes plutôt que des portraits parce qu’il s’intéresse à ce qui dépasse l’individu : la masse douce d’une foule à l’arrêt, la rumeur d’un quartier qui change, la chaleur d’une fin d’après-midi. La ville colore ce que les visages laissent en suspens. C’est ainsi qu’Eric Van Nynatten photographie ceux qui l’habitent : sans demander leur nom, en leur prêtant les murs.

New York City, Eric Van Nynatten

ericvannynatten.com

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