Du 25 au 30 août, Galerie Joseph consacre à Hozumi Nakadaira sa première rétrospective posthume, présentée en parallèle au pavillon Hobai-tei, dans le jardin Hama-rikyū de Tokyo. Deux mois après la fermeture de DUG, le café de Shinjuku qu’il avait fondé, le grand photographe japonais du jazz arrive dans la ville où il n’avait jamais exposé.

Le 27 juin dernier, au sous-sol d’un immeuble de Shinjuku promis à la démolition, DUG a servi ses derniers cafés. Soixante-cinq ans plus tôt, en 1961, un jeune diplômé en photographie avait ouvert dans le même quartier le café DIG, dont DUG serait l’héritier direct : une salle où l’on venait écouter des disques avec le sérieux que l’on réserve ailleurs aux concerts. Jusqu’au dernier soir, Miles Davis et John Coltrane veillaient sur les tables. Les tirages étaient de la main du patron.
Hozumi Nakadaira est mort le 1er décembre 2024, à 88 ans. Sa première rétrospective posthume, The Trajectory of Jazz, se tient du 25 au 30 août à Galerie Joseph, rue Sainte-Anastase, et du 28 au 30 août au pavillon Hobai-tei, dans le jardin Hama-rikyū de Tokyo. Une exposition en deux villes, dont l’argument est moins la symétrie que l’écart.


Né en 1936 à Hongū, dans la préfecture de Wakayama, Nakadaira sort en 1960 du département de photographie de la faculté des arts de l’université Nihon. L’année suivante, Art Blakey et ses Jazz Messengers effectuent leur première tournée japonaise : il est là, appareil en main. En 1966, un premier voyage aux États-Unis lui donne Coltrane et Davis. Viendront ensuite Bill Evans au Top of the Gate en 1970, Thelonious Monk au Village Vanguard, Alice et John Coltrane au festival de Newport. Cinq décennies de salles obscures, de loges, de coulisses, avec une constance rare : il photographie des musiciens en train de jouer, jamais des figures en train de poser.

Chez lui, le photographe et le cafetier ne font qu’un. Au début des années soixante, les cafés de jazz japonais passent encore pour des repaires de mauvais garçons ; Nakadaira invente la formule du café de jazz moderne, une chaîne hi-fi réglée avec soin, un vrai café, un volume calculé pour que l’on puisse écouter des heures sans fatigue. DIG ouvre en 1961, DUG suit en 1967, conçu pour que l’on puisse enfin y parler et y boire. Yukio Mishima, Shūji Terayama, Nobuyoshi Araki et Haruki Murakami s’y installent ; DUG entre dans La Ballade de l’impossible et n’en ressortira plus. Soixante ans plus tard, les listening bars de Londres, Berlin ou Paris reprennent, sans toujours le savoir, une grammaire mise au point dans ces sous-sols de Shinjuku.
Ses images ont circulé loin des cercles du jazz : pochettes de disques, couvertures de livres, presse internationale. Le Monk du Village Vanguard apparaît dans Le Terminal de Steven Spielberg, en 2004 ; le Bill Evans de 1970 dans le documentaire de Bruce Spiegel, Bill Evans: Time Remembered. L’essentiel du corpus est réuni dans JAZZ GIANTS 1961-2013, publié par Tokyo Kirara-sha.

Reste une singularité qui donne à la présentation parisienne son prix. Nakadaira n’a jamais tiré pour le marché de l’art. Il travaillait pour la presse, pour les pochettes, pour ses murs, et n’a pas constitué d’œuvre au sens où l’entendent les galeries. En 2014, la modification des papiers argentiques noir et blanc l’a privé des valeurs qu’il cherchait : il a cessé de tirer, sans se retourner. Les épreuves réalisées de son vivant sont donc rares, et ce sont elles que l’on montre. Depuis quelques années, musées, collectionneurs et galeries reviennent sur ce travail longtemps rangé du côté du document, comme si le jazz avait fini par valoir aussi pour ce que l’on en voit.
Deux lieux, deux régimes de temps. Rue Sainte-Anastase, le Marais et son agitation de fin d’été. À Tokyo, avec le concours de la municipalité, un pavillon de bois posé dans un jardin dont les allées datent de l’époque d’Edo, où la rumeur de la ville s’arrête à la grille. Les organisateurs parlent de mouvement et d’immobilité. On peut aussi y entendre les deux vitesses du jazz lui-même : celle du solo, et celle du silence qui le précède.

Nakadaira admirait Henri Cartier-Bresson et sa notion d’instant décisif. Montrer son travail en France était un souhait ancien, resté sans suite de son vivant. En 1993, ses Giants of Jazz avaient attiré plus de 27 000 visiteurs au Konica Plaza de Shinjuku, et il a exposé chaque année au Japon jusqu’à la fin ; la préfecture de Wakayama l’a distingué en 2013. Il aura fallu attendre deux ans après sa mort, et la fermeture du café qui portait son nom autant que ses photographies, pour que les tirages fassent le voyage.
Ce que l’on accroche rue Sainte-Anastase n’est donc pas seulement une série de portraits de musiciens. C’est ce qui subsiste d’un lieu, d’une certaine qualité d’écoute, et d’une manière de regarder ceux qui jouent : en attendant, patiemment, que quelque chose arrive.
The Trajectory of Jazz. Hozumi Nakadaira, Photo Exhibition 2026
Galerie Joseph, 5 rue Sainte-Anastase, Paris 3e. Du 25 au 30 août 2026.
Hobai-tei, jardin Hama-rikyū, Tokyo. Du 28 au 30 août 2026.







