Le dernier coup de théâtre de Maison Margiela nous laisse sans voix 

Maison Margiela aime l’incongruité et les mises en scène dramatiques à tel point qu’elle pourrait s’attacher les talents d’un dramaturge. La maison a donné naissance à un univers hors du commun au milieu d’une multitude de containers posés sur le sol chinois. Ce sont pas moins de 76 mannequins qui ont défilé, tous masqués pour préserver le mythique de l’« anonymat ». Le défilé automne-hiver 2026 rend un véritable hommage à l’efficacité, à l’habileté et aux indénombrables ressources des ateliers qui ont accompagné la construction de cette collection. 

Maison Margiela fait montre d’une grande technicité dans son savoir-faire artisanal, mais également en scénographie et dans le script qui orchestre ce défilé. La maison a souhaité évoquer l’histoire, celle des objets anodins trouvés en brocante. Au cœur de ce défilé surréaliste, elle s’est inspirée de ces marchés aux puces vivants dans lesquels des fragments d’histoires de valeurs diverses se côtoient, sans hiérarchie, sur de longues tables en bois à la vue des curieux visiteurs. 

Le défilé automne-hiver 2026 est l’interprétation des fondamentaux de la maison : l’anonymat, la seconde peau, les matériaux peu conventionnels, l’assemblage de pièces différentes, la couleur blanche qu’on appelle dans la maison le « Bianchetto ».

Les matériaux des robes interpellent ; les plus impressionnantes apparaissent comme figées dans la matière au point de devenir de véritables figurines de porcelaine, tandis que d’autres sont construites à partir de vieux tapis. Le répertoire de la seconde main est minutieusement étudié. 

Le défilé, qui fait subitement l’objet d’une union entre la collection de prêt-à-porter et l’artisanat, s’inspire des silhouettes édouardiennes – du nom du roi du Royaume-Uni Édouard VII dont le règne s’étend de 1901 à 1910. Pendant cette période post-victorienne et pré-guerre, les temps sont optimistes. Les silhouettes corsetées de la période victorienne sont remplacées par des silhouettes en S, poitrine vers l’avant, le fessier accentué tout en gardant la taille fine. L’accent sur la modernité et l’avant-gardisme étaient les points d’honneur de cette période transitoire. Les individus suivent de près l’effervescence de la révolution technologique avec l’automobile, le début des voyages et du cinéma. La silhouette en S conférait à celles qui l’arboraient une grande élégance, un chic presque désinvolte et une assurance précieuse. Les colliers et les gants, accessoires fondamentaux de cette période sont recouverts de cire, moulés sur du cuir ou recouverts de petits morceaux de miroirs.

Les silhouettes nous évoquant la délicate porcelaine, initialement inventée en Chine, sont montées en trompe-l’œil. L’accumulation d’organza crée un effet de brillance propre à la porcelaine. La céramique est également présentée en petits morceaux cassés et assemblés pour recomposer une longue robe dramatique. La cire d’abeilles est utilisée à des fins esthétiques et protectrices ; versée sur l’entièreté d’une robe et séchée au sèche-cheveux, elle fige la matière et s’écaille légèrement par la tension des mouvements effectués par le mannequin. 

Les techniques de drapé sont transgressives ; impossible d’en distinguer le début de la fin sur les robes, ils enveloppent les mannequins avec une évidence déconcertante. Tandis que de vieilles tapisseries rigides sont au centre d’un laboratoire de découpage et d’assemblage hautement précis, certaines robes sont recouvertes de breloques de brocantes toutes repeintes en blanc, ou devrions-nous dire en « Bianchetto », un processus artistique spécifique à la maison qui consiste à appliquer de la peinture blanche de manière discontinue sur une surface et la laisser se patiner au fil du temps. Les silhouettes aux formes rigides rappellent le vestiaire du tailoring, cher à la marque ; chaque pièce est mystérieusement assemblée à partir de coupes singulières, d’objets de brocante ou de matériaux expérimentaux. 

Ce premier défilé en Chine marque les débuts d’une vision nouvelle pour la maison. Elle s’inscrit dans une démarche noble, en s’initiant subtilement au monde de l’art : Maison Margiela/folders, qui propose des expositions dans quatre villes, afin de célébrer les multiples codes de la maison. Les quatre expositions, qui se sont tenues courant avril, présentaient « Anonymat » à Beijing, « Tabi » à Chengdu, « Bianchetto » à Shenzhen et « Artisanat » à Shanghai.

Maison Margiela nous prouve avec une grande humilité son savoir-faire indiscutable. La maison s’est construit sa propre prose à l’écart des tendances parisiennes et du goût prononcé pour l’ostentatoire. C’est, au contraire, grâce à une attention particulière aux marchés aux puces et aux objets anciens que ce défilé a pu voir le jour. En redonnant vie à des objets déchus, Glenn Martens a restauré l’image de la maison, qui tendait à s’estomper dans le temps depuis le départ de Martin Margiela, son créateur, et de John Galliano. 

maisonmargiela.com/fr-fr/mm-fall-winter-2026.html

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