Pierre angulaire du cinéma américain et européen du XXe siècle, Orson Welles est à la fois un maître vénéré pour des générations de cinéphiles et un artiste à part, autant sacré que maudit, aux vies multiples, abondamment documentées, parfois légendaires. Un monument qui méritait bien une exposition pour lui tout seul. Hommage rendu par la Cinémathèque française.

C’était une star de cinéma. Le réalisateur d’un des plus grands films de tous les temps. Un magicien hors pair. Un maître du théâtre irlandais. Un amoureux de Shakespeare. Un brillant dessinateur amateur. Une icône de la publicité. Un passionné de tauromachie. Un homme de radio qui a terrifié l’Amérique. Il fut le mari de Rita Hayworth et l’ami fidèle de Jeanne Moreau. On l’a vu dans les rues de Séville se présenter comme un auteur de polar, et dans celles de Dublin inventer sa légende. On a entendu sa voix dans un album de heavy metal. On l’a repéré, obèse et magnifique, fumant le cigare à l’arrière d’une limousine devant le Ritz ou dans une roulotte tractée par une mule dans des villages pauvres de l’Irlande des années 1930. Il est mort avant d’atteindre l’âge des personnages qu’il jouait à vingt ans.


Autoportrait au cigare Orson Welles (c) collections personnelles d’Orson Welles et Oja Kodar Collection des Archives d’État à Šibenik, Croatie
Citizen Welles
Mille vies ne suffiraient pas à résumer celle d’Orson Welles (1915-1985). Pourtant, la Cinémathèque française prend le pari de raconter l’existence monstre de ce génie unique dans l’histoire du cinéma en lui consacrant une exposition à sa mesure. Autant chronologique que thématique, « My Name is Orson Welles »(qui s’accompagne d’une grande rétrospective) est aussi ludique que variée, à l’image d’une œuvre immense, indissociable de la personnalité de celui qui s’est amusé à faire de sa vie une légende. On y découvre ainsi, documents et archives à l’appui, un beau jeune homme à qui le destin déroule le tapis rouge. Reçu avec une bourse à Harvard, il préfère vivre la vie de bohème et part faire son grand tour d’Europe. À son retour aux États-Unis, dans le cadre d’un projet fédéral de relance après la Seconde Guerre mondiale, il montera à 21 ans une immense production de Macbeth, représentée à Harlem avec un casting afro-américain et un budget illimité. Aussi jeune soit-il, il est déjà un spécialiste de Shakespeare : il a publié à 19 ans avec son mentor Roger Hill plusieurs livres sur le Barde d’Avon, et il s’est formé au Gate Theatre de Dublin, obtenant des partitions dans Richard III et Hamlet, après s’être fait passer pour un fameux comédien new-yorkais auprès des directeurs de la troupe. « Je suis né pour jouer les rois », dira-t-il plus tard. Sur scène, il est grimé et vieilli, et jamais âge mur n’est allé aussi bien à un visage poupin. En 1938, il a 23 ans lorsqu’il fait la une du New York Times, grimé en vieillard barbu et fier. Cette année-là, il effraie l’Amérique en racontant à la radio sur CBS La Guerre des mondes, un roman de son presque homonyme H. G. Wells. Les sirènes hurlantes de Hollywood ne manquent pas de faire appel à cette icône de radio et de théâtre, et à 25 ans, le voilà à la tête d’un film aux ambitions démesurées qui ne tardera pas à être considéré comme le « plus grand film de tous les temps » : Citizen Kane.

Et puis, comme souvent chez ceux à qui tout sourit trop tôt, c’est la chute. Mais une chute grandiose et extraordinaire. Malgré les conflits avec les studios, le bon Orson offrira encore aux cinéphiles des classiques intemporels comme La Dame de Shanghai et, plus tard, La Soif du mal. Mais c’est aussi l’exil en Europe, des rôles emblématiques en tant qu’acteur (dont l’une des plus belles apparitions de l’histoire du cinéma dans Le Troisième homme de Carol Reed), des odyssées shakespeariennes (Macbeth et Othello) et d’autres chefs d’œuvre plus radicaux qu’en Amérique (Le Procès et Vérités et Mensonges). Enfin, c’est l’époque des projets inachevés, qui se comptent par dizaine, et de la construction d’un personnage pop, Orson Welles, ce génie barbu et rondouillard, pas très éloigné de celui qu’on devinait en couverture du New York Times trente ans auparavant, et qui envahit l’espace publicitaire. Orson Welles, c’est tout cela, et bien d’autres choses encore. Mille vies en une seule que raconte la Cinémathèque française le temps d’une exposition foisonnante, passionnante et amusante. Comme l’était Orson Welles.








