Salif Cissé : « Un acteur, c’est un voleur »

Acteur formé au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, Salif Cissé parle sans détour de son rapport au cinéma : celui d’un voleur, d’une éponge, d’un enfant qui met des 5 à Harry Potter. Rencontre avec quelqu’un qui refuse de souffrir pour son art, et qui s’en explique.

Ta découverte du cinéma, comment c’est arrivé ?

Le premier truc, je vais perdre tous les cinéphiles. En vrai, il y a deux films. Il y a The Mask – je me souviens d’avoir beaucoup regardé ça chez moi. Pour moi, c’était ouf, c’est un peu le premier moment où j’ai eu un rapport addictif à un film. J’avais 6, 7 ans, je regardais ça avec ma sœur. Et ensuite, pas loin dans cet âge-là, Harry Potter et la Chambre des secrets – ça, je m’en souviens au cinéma. Après, je n’avais pas une très bonne culture cinématographique avant la fin du lycée parce que j’étais beaucoup séries. Dexter, The Wire, Friends, Two and a Half Men… c’était très varié. J’aimais beaucoup les séries d’espionnage aussi, Burn Notice… Et puis je parlais avec une fille qui était très cinéphile, elle m’a fait une liste de films à regarder. Là, j’ai regardé Seven pour la première fois et ça m’a giflé. Et j’ai beaucoup aimé Les Évadés ; je sais que c’est un film d’entrée dans la cinéphilie, mais moi ça me fait rire, ça me fait chialer, c’est efficace.

Et quand tu rentres au Conservatoire, il faut faire semblant de kiffer des films hyper de niche ?

Exactement. Tarkovski, Stalker. Chris Marker. Il faut faire semblant. Mais La Jetée, j’avais quand même pas mal aimé ça. Je devais le regarder pour une pièce de théâtre et j’étais en mode : c’est bien en fait !

Comment es-tu arrivé au théâtre, puis au Conservatoire national ?

Je ne sais pas si j’ai vraiment toujours eu envie de faire du cinéma. Moi, je voulais vraiment faire du théâtre. Je suis allé en cours de théâtre dans mon lycée un peu comme ça – tu es au lycée, tu crois que tu révolutionnes la Terre, tu te dis « Il faut que je fasse des trucs qui changent ma vie ». J’avais pris des cours de judo, de guitare, de tout. J’y allais une fois, je ne revenais jamais. Je pensais que ce serait pareil. Mais là, je suis resté. Je ne pouvais pas arrêter.

Qu’est-ce que le Conservatoire t’a apporté ?

Pour moi, c’était une accumulation d’expériences en concentré. Il n’y a pas de méthode – des intervenants très différents, qui se contredisent parfois. Je ne me suis pas dit que j’apprenais à être comédien, je me suis dit que j’allais emmagasiner le plus de choses possible. Et quand je suis sorti de là, je ne me suis pas dit : je suis comédien. Je me suis dit que je l’ai toujours été.

Un acteur, c’est un voleur ?

À fond. Je travaillais avec des imitateurs pour un film et pendant qu’un d’entre eux m’expliquait comment il allait faire pour utiliser certaines expressions, je lui volais des trucs. Je fais une prise et il me dit : « Oh, mais il est déjà en train de… » Et c’est marrant ! Pour moi, c’est ça, un acteur.

Tu n’as pas peur de ne plus savoir qui tu es à force de voler les autres ?

Je ne pense pas que ce soit aussi simple. Tu prends des trucs, il y en a que tu jettes, que tu n’utiliseras plus. Il y a toujours un pilote dans l’avion. Et ce cran de sécurité, le théâtre te l’apprend. Quand tu joues 20, 25 fois le même personnage, tu commences à comprendre comment tu te protèges. Le cinéma, c’est plus éphémère : tu tournes une scène, c’est fini, tu as l’impression qu’il faut mettre corps et âme. Cette protection-là, elle est moins naturelle.

Il y a des méthodes de travail auxquelles tu n’adhères pas ?

Martyriser l’acteur pour obtenir un résultat, non, je n’adhère pas. Déjà, je suis fainéant et je n’aime pas me faire mal. Et je le pense profondément : si tu as passé toutes tes répétitions à souffrir, tu as perdu ton plaisir d’acteur. Je suis sur un film, l’environnement de tournage est très important pour moi. Je ne sacrifie pas tout pour un résultat que les gens pourront juger et trouver mauvais. C’est comme le football, il y a 50 millions d’entraîneurs. Si tu n’y trouves pas un peu de plaisir, tu es un peu coincé.

Est-ce qu’il y a des films que tu regrettes ?

Pas le résultat, mais je regrette de ne pas avoir été aussi mature que maintenant pour rendre l’expérience encore plus agréable. Quand tu viens du théâtre, tu crois trop à la chronologie, tu construis une logique d’émotions selon l’ordre des scènes. Et au cinéma, on tourne dans le désordre. Pendant deux ou trois films, ça m’a perturbé. Tu fais la scène d’amour le premier jour parce qu’on veut s’en débarrasser, et toi tu viens de rencontrer la personne. C’est le moment où tu es le plus vulnérable, mais peut-être que ton personnage, lui, ne l’est pas du tout.

Ton rapport à Cannes ?

Ça fait trois ans consécutifs que j’y vais et je suis un peu perdu par rapport à cet endroit. Je mets de côté les paillettes, le fait d’être bien habillé – c’est un jeu. Mais ce qui s’y passe vraiment, c’est que tu fais la queue pour quelque chose et Gary Oldman arrive. Ce moment-là, cet enfant qui revient à chaque fois, ça, je kiffe. Et voir des cinéphiles être là comme à Disneyland, se précipiter dans les queues… ça me fait rire et ça me touche. Il y a un rapport très enfantin au cinéma, encore.

PHOTOGRAPHE:DA : FRANÇOIS BERTHIER
CO DA FLORA DI CARLO
MAKE UP/HAIR : ESTELLE VANDEVELDE

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