
Safwan Dahoul peint des rêves. Mais dans ses dernières œuvres, la chambre du rêve est devenue une boîte sans issue.

Chez Safwan Dahoul, tout commence par un espace. Un espace nu, presque abstrait, vidé de tout contexte narratif. Et pourtant, c’est là que tout se joue. Dans l’exposition The Eye: An Aperture Into the Soul (« L’œil : une ouverture vers l’âme »), présentée à l’Ayyam Gallery à Dubaï, cet espace se resserre, se referme, jusqu’à devenir une véritable chambre mentale. L’exposition présente également des œuvres expérimentales montrées aux Émirats pour la première fois, après leur présentation lors de la première exposition institutionnelle de l’artiste en Chine.

Depuis la fin des années 1980, Dahoul développe sa série Dream (le rêve), un ensemble d’œuvres monochromes où une figure féminine récurrente traverse différents états de solitude, d’attente et de tension intérieure. Dans les pièces récentes, cette présence semble plus contrainte que jamais. L’espace qui l’accueillait — autrefois ouvert, presque indéfini — s’est transformé en une structure fermée, une sorte de boîte où le corps se plie, se replie, s’adapte.


Dans Dream 294 (2026), la figure est entièrement recroquevillée, réduite à une forme compacte aux lignes fluides. Les membres s’entrelacent jusqu’à former une masse presque abstraite, posée sur un fond sombre comme un objet dont on aurait oublié l’usage. Le corps ne se déploie plus : il s’enroule sur lui-même, comme pour occuper le moins d’espace possible.
Ce motif du repli traverse l’ensemble de l’exposition. Dans Dream 293 (2026), la figure est assise sur un bloc géométrique noir, penchée en avant, le dos arrondi, la tête presque enfoui dans ses propres genoux. Rien ne vient distraire le regard : ni décor, ni objet. Seule la tension du corps persiste, comme une réponse silencieuse à l’espace qui l’enserre.

Plus troublant encore, Dream 279 (2025) fragmente littéralement la figure. Le corps est morcelé, le visage désolidarисé du buste dans une composition à l’élan cubiste. Cette dissociation crée une impression d’instabilité, presque d’irréalité. Le sujet n’est plus unifié ; il devient un assemblage, une construction précaire.
Dans certaines œuvres, l’enfermement devient presque architectural. Dream 288 (2026, 120 x 100 cm) présente un visage monumental, les yeux clos, encadré par une boîte aux parois grises qui l’aspirent vers l’intérieur. L’échelle amplifie la sensation d’étouffement : le visage remplit l’espace, mais ne peut s’en échapper. Protégé et prisonnier à la fois.

Dans Dream 281 (2025, 200 x 220 cm), la figure est allongée dans la partie haute de la composition, les bras repliés contre elle. En dessous, une série de rectangles noirs concentriques forment un abîme visuel, comme si le corps était suspendu au-dessus d’un vide sans fond. La composition accentue la mise à distance, l’impression d’un corps maintenu dans un dispositif qui le dépasse.
La palette, presque exclusivement composée de noirs, de blancs et de gris, participe de cette atmosphère suspendue. Elle efface toute anecdote, toute distraction, pour ne laisser place qu’à l’essentiel : le corps, l’espace, la tension entre les deux. Cette économie de moyens renforce la puissance des images, leur capacité à capter une émotion sans la nommer.

Né en 1961 à Hama, en Syrie, Dahoul s’est formé auprès des grands modernistes de la Faculté des beaux-arts de l’Université de Damas, avant d’obtenir un doctorat de l’Institut supérieur des arts plastiques de Mons, en Belgique. De retour en Syrie, il enseigne et joue un rôle central dans la scène artistique damascène, devenant un maillon essentiel entre l’art arabe moderne et contemporain. Ses œuvres sont aujourd’hui présentes dans de nombreuses collections publiques et privées, dont l’Institut du monde arabe à Paris et la Barjeel Art Foundation à Charjah.

Ce qui demeure, au final, c’est une sensation persistante d’entre-deux. Entre veille et sommeil, entre présence et disparition, entre protection et enfermement. Dahoul ne donne pas de réponse. Il installe une condition. Et c’est peut-être là que réside la force de ces images : dans leur capacité à contenir, dans un même mouvement, la possibilité du refuge et celle de l’étouffement.
Informations pratiques
Safwan Dahoul — The Eye: An Aperture Into the Soul
Du 16 mai au 4 juillet 2026
Ayyam Gallery
B11, Alserkal Avenue, Street 8, Al Quoz 1, Dubaï, Émirats arabes unis
Horaires : lundi–vendredi 11h–19h, samedi 12h–18h








