YVES SAINT LAURENT ET LA PHOTOGRAPHIE : L’IMAGE COMME SECONDE PEAU


Jean-Claude Sauer, Cocktail dresses known as “Homage to Pop Art,” Fall/Winter 1966 haute couture collection. Published in LIFE magazine, September 1966 © All rights reserved © Jean- Claude Sauer

Derrière chaque silhouette signée Yves Saint Laurent se tient un photographe. C’est l’intuition que déploie l’International Center of Photography de New York, qui consacre jusqu’à la fin septembre une exposition à la manière dont l’image photographique a façonné, quatre décennies durant, l’identité même de la maison. Plus qu’un outil de promotion, la photographie y apparaît comme une matière première du style.

On croit connaître Yves Saint Laurent par ses robes ; on le redécouvre ici par ses images. Le couturier a entretenu tout au long de sa carrière un dialogue nourri avec les plus grands objectifs de son temps, des noms qui suffisent à composer une histoire de la photographie du vingtième siècle. Richard Avedon, Cecil Beaton, Guy Bourdin, Helmut Newton, Irving Penn, Annie Leibovitz, William Klein ou encore Andy Warhol : plus de trois cents pièces réunissent leurs regards autour d’un même sujet, cette maison qui a redessiné la garde-robe des femmes.

L’exposition prend le parti de la chronologie autant que de l’intimité. Une première section suit l’évolution des créations à travers portraits et photographies de mode, du saisissant Yves Saint Laurent capté par Irving Penn en 1957 à celui de Patrick Demarchelier en 2004, des expérimentations de William Klein au début des années soixante aux coulisses des défilés saisies par Bettina Rheims une vingtaine d’années plus tard. Chaque cliché fait date, mais l’ensemble raconte surtout une constance : le soin obstiné avec lequel un créateur a construit sa propre image.


Arthur Elgort, Wedding dress worn by Mounia Orosemane, accompanied by a page girl and page boy, Fall/Winter 1981 haute couture collection. Published in Vogue Paris, September 1981 © Arthur Elgort © Yves Saint Laurent

La seconde section descend dans les archives, et c’est peut-être là que réside le cœur battant de l’exposition. Plus de deux cents objets issus du Musée Yves Saint Laurent Paris, planches-contact, carnets publicitaires, catalogues de campagne, coupures de presse et photographies personnelles, dévoilent l’envers du décor. On y mesure combien Saint Laurent avait saisi la double puissance du médium : sa capacité documentaire, qui fixe pour l’éternité ce qui serait resté éphémère, et son pouvoir d’élévation, qui transforme le vêtement en icône. La photographie ne se contentait pas d’enregistrer la mode ; elle l’inspirait en retour, et l’on devine, à parcourir ces documents, un créateur qui pensait ses collections en images autant qu’en tissus.

Ce que l’accrochage laisse affleurer, c’est aussi la dimension la plus audacieuse de la démarche. Pour Saint Laurent, l’objectif fut un terrain de risque, un moyen de repousser les limites de l’acceptable, notamment sur le terrain des rôles et des attentes de genre. Réinterpréter des vêtements traditionnellement masculins, smoking, tailleur-pantalon, trench, pour redéfinir la garde-robe féminine ne prenait tout son sens qu’une fois l’image diffusée dans les magazines. Les photographies de la maison ont accompagné, parfois devancé, des mutations plus larges : nouvelles présentations du corps, stratégies publicitaires inédites, réponses aux mouvements de la jeunesse et à la mondialisation. La mode, sous cet éclairage, se révèle partie prenante d’un basculement culturel.

Organisée en collaboration avec le Musée Yves Saint Laurent Paris et la Fondation Pierre Bergé–Yves Saint Laurent, l’exposition prolonge l’engagement ancien de l’ICP envers la photographie de mode. Elle rappelle, avec une élégance sans emphase, que l’héritage d’une marque et de son fondateur s’est en grande partie scellé dans le grain d’une pellicule. À voir la silhouette d’une robe du soir se découper à contre-jour dans l’objectif de Dominique Issermann, on comprend que chez Saint Laurent, l’image ne suivait pas la création : elle en faisait partie.

Eve Kaplan

Informations pratiques

Yves Saint Laurent and Photography (Yves Saint Laurent et la photographie)

International Center of Photography, 84 Ludlow Street, New York

Du 11 juin au 28 septembre 2026

Commissariat : Simon Baker, Nastasia Alberti et Clémentine Cuinet

icp.org

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