Sofia Karnukaeva

De Moscou à Barcelone, l’artiste et architecte Sofia Karnukaeva façonne un style sculptural où l’argile et l’aluminium dialoguent avec la mémoire du déplacement. Des objets lumineux de la série Nomad aux pièces métalliques de Route, son travail fait de l’adaptation un processus poétique, à la lisière du domestique et de l’archaïque.

Il y a dans la pratique de Sofia Karnukaeva quelque chose qui tient autant du nid que du laboratoire. Installée à Barcelone depuis le printemps 2022, la sculptrice et architecte russe développe une œuvre où la matière n’illustre pas une idée, mais la révèle au fil d’un échange patient. Formée au prestigieux Institut d’architecture de Moscou puis à l’Institut d’art contemporain Joseph Bakstein, elle a longtemps mené de front une carrière d’architecte d’intérieur et une pratique sculpturale entamée dès l’enfance, lorsqu’à 4 ans elle modelait déjà des personnages de contes en argile. La pandémie, puis l’exil catalan, ont rebattu les cartes : ce qui n’était qu’un atelier parallèle est devenu le cœur de son travail, et la traversée géographique le matériau premier d’une réflexion sur l’habitat, le corps et la mémoire des formes.

Son processus s’appuie d’abord sur le grès, qu’elle façonne à la main selon des gestes intuitifs, hérités de sa formation académique en sculpture et dessin. L’argile, dit-elle volontiers, est l’un des sédiments les plus répandus de la planète : il dort dans la terre, au fond des mers, sur les flancs des montagnes. Cette banalité géologique nourrit chez elle une philosophie cyclique de l’objet, qui finit toujours par retourner à la matière dont il est sorti. Sur les plages catalanes, l’artiste collecte des tessons polis par les vagues, qu’il lui arrive d’intégrer à ses pièces – une manière de ramener dans l’atelier l’odyssée muette d’une céramique anonyme, modelée par le temps.

C’est de cet état d’esprit qu’est née la série Nomad, entamée au moment du départ de Moscou. Le projet interroge la notion de foyer à travers la métaphore des espaces clos d’où surgit toute vie : graines, œufs, matrices, cellules. Le corps, suggère l’artiste, est lui-même un vaisseau et un domicile, dans lequel se logent les sentiments. Le déménagement, l’arrachement, l’arrivée en terre inconnue obligent à transformer cet espace intérieur autant que son extérieur. Les sculptures qui en résultent évoquent tour à tour des nids, des ruches, des cavernes, des organes ; certaines, regroupées sous le titre Nomad II, intègrent une source lumineuse et basculent du côté de l’objet d’usage. L’artiste préfère les nommer « sculptures de lumière » : l’ampoule n’y est pas un objet fonctionnel, mais un cœur diffus qui enrichit la métaphore du refuge.

Sa nouvelle série, intitulée Route, marque un tournant matériel sans rompre la continuité conceptuelle. Karnukaeva y abandonne provisoirement l’argile au profit de l’aluminium coulé, matière réputée industrielle qu’elle ramène à des protocoles entièrement manuels. La cire perdue, ses imperfections, le hasard du métal qui prend la forme du moule : la fonderie devient pour elle un récit en soi, un théâtre où la matière imprime ses propres décisions. Les objets qui en résultent ne miment pas la nature, mais épousent ses rythmes : lit de rivière, racine, ramification de branche… Aucun n’est une fin, chacun se présente comme un état transitoire dans une géométrie organique en mouvement perpétuel.

C’est sans doute ce qui rend son œuvre si juste à l’heure où le design interroge ses appartenances. Présentée à Collectible Brussels, à 3 Days of Design, à Maison&Objet ou à Collect au Somerset House londonien, Sofia Karnukaeva refuse l’assignation à un seul territoire. Entre art, architecture et design, entre Moscou et Barcelone, ses objets se tiennent dans cet intervalle fertile où l’adaptation cesse d’être une contrainte pour devenir, simplement, une manière de fabriquer.

sofiakarnukaeva.com

@sofia_karnukaeva

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