
Devant les toiles de Leasho Johnson, les figures apparaissent et se dérobent à la fois. L’artiste jamaïcain installé à Chicago présente cet été à Paris sa première exposition personnelle en Europe, autour du personnage d’Anansi, l’araignée futée du folklore caribéen.

Anansi a fait la traversée. Araignée rusée, le héros des contes ouest-africains transmis par les esclaves déportés vers les Amériques, a survécu au « Passage du milieu » (nom donné à l’expédition transatlantique)et s’est installé durablement dans le folklore jamaïcain. Pour Leasho Johnson, qui a grandi à Sheffield, une petite ville des environs de Negril, ce personnage est devenu le motif central d’une peinture qui interroge ce que signifie aujourd’hui appartenir à un lieu, à une culture, à un corps. Ses toiles n’illustrent pas un folklore : elles en héritent, le portent, le déplacent.

Né en 1984 à Montego Bay, formé à l’Edna Manley College de Kingston, puis à la School of the Arts Institute of Chicago, Johnson appartient à cette génération d’artistes caribéens qui prennent depuis cinq ans une place croissante sur la scène internationale. Lauréat du 3Arts Award en 2025, présenté la même année à la Biennale de Liverpool, collectionné par le Pérez Art Museum de Miami et l’Art Gallery of Ontario, il arrive à Paris auréolé d’une reconnaissance solide. Mais ce qui frappe d’abord dans ses toiles, ce n’est pas la trajectoire institutionnelle, c’est leur étrange manière d’apparaître et de se dérober en même temps.


Leasho Johnson, Anansi and the lore of the forbidden (Anansi #28), 2024. © Courtesy of the artist and Mariane Ibrahim
Regardez A Perfect camouflage to the thunder bulging behind it (« Un camouflage parfait face au tonnerre qui gronde derrière », 2026), la toile qui ouvre l’exposition parisienne. Une figure semble s’avancer, puis reculer dans la profondeur du tableau, à demi engloutie par une végétation sombre et dense. On devine un torse, une jambe, peut-être un visage, sans jamais pouvoir l’affirmer. Le titre dit tout le programme. Une énergie sourde gronde derrière la surface, et le camouflage la contient, la dissimule, la rend supportable. Toute la peinture de Johnson tient dans cet équilibre fragile entre ce qui se montre et ce qui se cache.


Leasho Johnson, A Perfect camouflage to the thunder bulging behind it, 2026. © Courtesy of the artist and Mariane Ibrahim
Pour obtenir ces noirs profonds qui font tout le pouvoir de ses toiles, l’artiste a un protocole singulier. Il refuse habituellement les pigments manufacturés et fabrique lui-même ses noirs à partir de charbon, issu de bois brûlé. Le geste n’est pas seulement matériel, il est aussi politique. Conscient des histoires coloniales inscrites dans la notion même de noirceur, Johnson refuse de traiter le noir comme une couleur abstraite ou une catégorie symbolique. Il en fait une matière vivante, qu’il travaille en couches successives au pochoir, jusqu’à obtenir des surfaces texturées qui semblent respirer.

L’enjeu n’est pas anodin. Johnson est noir, gay, originaire d’une île où l’homosexualité masculine reste juridiquement criminalisée par une loi coloniale de 1864 toujours en vigueur, même si elle n’est plus appliquée en pratique. Apparaître ou disparaître selon les contextes n’est pas pour lui une posture esthétique, c’est une expérience quotidienne. C’est de là que vient Anansi. L’araignée qui ruse, qui négocie, qui tisse sa toile depuis la marge, devient pour l’artiste une figure d’autoportrait. Les œuvres présentées à la Biennale de Liverpool 2025, qui annoncent l’exposition parisienne, le montrent bien. The shrinking world (« Le monde qui rétrécit », 2023), Buried beyond the pasture without any names (« Enterrés au-delà du pré sans aucun nom », 2023) : les titres parlent de mondes qui se referment, de tombes anonymes, de présences qui résistent à toute identification. Et pourtant les toiles ne sont jamais désespérées. Quelque chose y vibre, qui pourrait être de la colère, de la sensualité ou les deux à la fois.

Car la culture dancehall, dans laquelle Johnson a grandi, reste au cœur de son travail. Cette musique jamaïcaine qui se déploie dans les rues, dans les corps, dans les vêtements, et qui définit largement l’identité masculine sur l’île, est aussi celle qui a violemment rejeté la culture queer. Johnson en reprend les codes, les postures, les attitudes, pour y faire glisser un autre régime de désir. Ses figures portent à la fois la pierre et la blessure, l’armure et la chair, comme le dit superbement le titre d’une toile récente, With stony hearts or with a wound (« Avec des cœurs de pierre ou avec une blessure », 2024).
The sea is another country (« La mer est un autre pays », 2024) clôt cette méditation sur une note plus large. La mer, dans l’imaginaire caribéen, n’est jamais un simple paysage : elle est le lieu du Passage du milieu, et aussi, aujourd’hui, un horizon migratoire et culturel. Johnson tient ces deux temps ensemble, et c’est précisément ce que dit le titre de son exposition « I am a place as much as I am a flavour » (« Je suis un lieu autant qu’une saveur »). Une appartenance qui ne se fige jamais, qui se transmet par la cuisine, par la danse, par la peinture. Une appartenance qui circule, comme Anansi sur sa toile.


Leasho Johnson, Bumps and Brains, 2024. © Courtesy of the artist and Mariane Ibrahim
« Leasho Johnson: I am a place as much as I am a flavour »
Mariane Ibrahim
18, avenue Matignon, Paris 8e
Du 6 juin au 25 juillet 2026








