
Deux expositions européennes accueillent Henry Taylor en parallèle, et chacune propose une généalogie différente du peintre. À Paris, le musée Picasso lui consacre sa première rétrospective française. À Zurich, chez Hauser & Wirth, il réapparaît aux côtés de son ancien professeur, James Jarvaise. Entre les deux, la question qui traverse toute sa peinture, celle des filiations qu’un artiste choisit lui-même.


Henry Taylor, Room w/a view or looks like the South to me. 2023, Acrylic on canvas, 76.2 x 76.8 x 3.8 cm, © Henry Taylor, Courtesy the artist and Hauser & Wirth, photo by Nicolas Brasseur
Au début des années 1980, dans une salle de classe d’Oxnard College au nord de Los Angeles, un homme d’une trentaine d’années s’inscrit pour la troisième ou quatrième fois dans le même cours de peinture. Il s’appelle Henry Taylor, gagne sa vie comme technicien en psychiatrie à l’hôpital de Camarillo. L’enseignant s’appelle James Jarvaise. Il a 60 ans passés et a connu son heure de gloire en 1959 lorsque le MoMA l’a choisi pour son exposition « Sixteen Americans » aux côtés de Jasper Johns, Robert Rauschenberg et Frank Stella, avant de se retirer à Santa Barbara pour peindre dans le silence. À ce jeune élève, Jarvaise montre des livres sur Beckmann, Dubuffet, Guston, Twombly. Il lui dit aussi cette phrase, qu’il aimait répéter, et qui deviendra quarante ans plus tard le titre d’une exposition à Zurich : « Sometimes a straight line has to be crooked » (« Parfois une ligne droite doit être courbée »).


James Jarvaise, Untitled (The Fountain), 1964, Oil on canvas, 100.3 x 100.3 x 2.5 cm, © The Estate of James Jarvaise, Courtesy the Estate and Hauser & Wirth, photo by Keith Lubow
La filiation en peinture ne se choisit pas tout à fait comme une parenté biologique. Elle se construit lentement, à travers ces gestes minuscules qu’un professeur transmet sans toujours s’en rendre compte. La confiance dans une couleur posée sans repentir, le moment où l’on décide qu’une toile est finie. Ces transmissions souterraines laissent des traces que l’institution peine à reconnaître parce qu’elles ne figurent dans aucune chronologie officielle.
C’est précisément cette transmission que rend visible l’exposition zurichoise, conçue par Taylor lui-même. Les Hudson River School Series que Jarvaise peint dans les années 1960 présentent de grands aplats verts coupés d’horizons rectilignes. Dans Segora Hills (1963), une vaste étendue verte se détache sur des plages de bleu et de jaune sablonneux, comme si la peinture trouvait sa cohérence dans le seul équilibre des masses colorées.


James Jarvaise, Hudson River School Series, 1965, Oil on canvas, 153 x 127.3 x 4.4 cm, © The Estate of James Jarvaise, Courtesy the Estate and Hauser & Wirth, photo by Keith Lubow
Quand Jarvaise peint Man in the Room (1963), une silhouette sombre se découpe sur un champ rouge presque monochrome. Il enseigne ce jour-là, sans le savoir, comment une présence humaine peut habiter une toile sans presque rien d’autre que cette tension chromatique. Taylor n’imitera jamais ce langage. Il en gardera la grammaire et l’enrichira d’une dimension narrative et historique dont Jarvaise n’avait jamais voulu. Le portrait qu’il consacre à son maître entre 2015 et 2025, peint en chemise bleue et lunettes noires sur un fond jaune éclatant, referme la boucle au cœur de l’accrochage. Taylor peint son professeur comme il peint sa mère, son frère, ses voisins. Avec cette gravité tendre qui transforme la reconnaissance en peinture.


James Jarvaise, Untitled (Figure Landscape), 1963, Oil on canvas, 30.5 x 22.2 x 2.5 cm, © The Estate of James Jarvaise, Courtesy the Estate and Hauser & Wirth, photo by Keith Lubow
À Paris, le récit change d’échelle. Sous le titre « Where thoughts provoke » (« Quand les pensées perturbent »), le Musée national Picasso expose une centaine d’œuvres sur deux étages et treize salles, dans le cycle que l’hôtel Salé poursuit depuis plusieurs années sur la réception américaine de Picasso, après Faith Ringgold, Jackson Pollock et Philip Guston. La filiation n’est plus celle d’un atelier de banlieue mais celle, écrasante, de l’art moderne occidental.
Taylor répond par une œuvre précise, From Congo to the Capital, and black again, reprise frontale des Demoiselles d’Avignon. Aux figures anguleuses et masquées du tableau de 1907, il substitue des femmes noires incarnées, peintes avec une présence charnelle que Picasso avait précisément fuie. La démarche lui vient d’une conversation avec David Hammons. « Il fallait qu’on reprenne ces choses et qu’on les incorpore dans notre propre monde. » Picasso a pris aux arts africains sans le dire, Taylor reprend à Picasso en le disant. La filiation devient un mouvement à double sens, où l’élève peut corriger le maître.


Henry Taylor, Putt, putt was his name, 2018, Acrylic on canvas, 35.6 x 27.9 x 1.3 cm, © Henry Taylor, Courtesy the artist and Hauser & Wirth, photo by Keith Lubow
Le parcours révèle progressivement les autres lignées que Taylor revendique en silence. Dans LOOK (2015), deux personnages partagent le cadre, un homme âgé à la barbe blanche coiffé d’une casquette des SF Giants et un plus jeune portant une casquette bleue, découpés sur un fond aux aplats verts et jaunes qui semblent faire écho à ceux que Jarvaise peignait à Santa Barbara. La filiation, ici, se transmet de regard à regard. Split (2013) procède autrement, par juxtaposition. Le diptyque urbain montre à gauche un couple posté contre un mur de briques d’un quartier populaire, à droite une grande zone rose vif qui semble surgir comme un fragment d’abstraction au cœur du réel.


Henry Taylor , The Land of Huey (P. Newton), 2025, Acrylic and chalk on linen, 213.4 x 182.9 x 4.4 cm, © Henry Taylor, Courtesy the artist and Hauser & Wirth, photo by Keith Lubow

Cette superposition des temps culmine dans Untitled (2016-22), où Martin Luther King apparaît dans une scène inattendue, en train de jouer au ballon avec des enfants sous les frondaisons d’un arbre, loin des images canoniques du leader des droits civiques. Le ballon de football américain est suspendu en haut à gauche, comme une apparition. La toile bouscule les codes de la représentation commémorative pour faire glisser la figure historique vers une perception plus humaine, plus immédiate. Taylor a compris que la mémoire collective ne fonctionne pas par récit linéaire mais par chevauchement.


Henry Taylor, Queen & King, 2013. Marciano Art Foundation, Los Angeles. © Henry Taylor, Courtesy the artist and Hauser & Wirth, photo by Sam Kahn
Prises ensemble, ces deux expositions composent une déclaration d’indépendance discrète. À Paris, le musée installe Taylor dans la lignée de l’art moderne occidental. À Zurich, Taylor répond qu’il existe d’autres lignées, plus latérales, qui passent par des ateliers de province et des professeurs presque oubliés. Il ne renie rien. Il intègre, il tord, il en fait autre chose. Mais il rappelle aussi que la grande peinture ne descend pas toujours des musées. Parfois, elle traverse une salle de classe d’Oxnard College, un soir des années 1980, devant un livre sur Beckmann ouvert pour la première fois.

« James Jarvaise & Henry Taylor. Sometimes a straight line has to be crooked »
Hauser & Wirth Zurich
Limmatstrasse 270, Zürich (Suisse)
Jusqu’au 5 septembre 2026
« Henry Taylor. Where thoughts provoke »
Musée national Picasso-Paris
5, rue de Thorigny Paris 3e
Jusqu’au 6 septembre 2026








