Vingt ans après sa dernière exposition personnelle en France, Michaël Borremans investit la galerie David Zwirner au cœur du Marais avec un ensemble de peintures récentes qui conjuguent séduction et malaise, maîtrise formelle et résistance au sens.

Le titre est une provocation douce. French Painting convoque une généalogie, celle de Watteau, Chardin, Manet, pour mieux s’en distancier. Borremans ne revendique pas cet héritage : il l’observe, l’ausculte, le retourne. Ce que l’exposition propose, c’est moins une filiation qu’un dialogue oblique avec les genres canoniques de la peinture française, nature morte et portrait en tête, traversés ici par une inquiétude sourde que la perfection technique rend d’autant plus troublante.
Magnolias flowers in a green vase (Magnolias dans un vase vert), 2026, huile sur lin, s’inscrit explicitement dans la tradition de la nature morte. Un broc en céramique céladon porte des rameaux de magnolia aux fleurs roses et mauves, légèrement défaites, dont l’un est tombé sur la surface en bois sombre qui sert de plan. Le fond est d’un rouge orangé dense, presque vibrant, qui absorbe la lumière et isole le motif comme une apparition. La maîtrise picturale est saisissante. Chaque pétale, chaque ombre portée sur le bois verni témoigne d’une précision flamande, et pourtant quelque chose résiste à la tranquillité du genre. Les tiges sont trop longues, les fleurs trop espacées pour former un bouquet harmonieux ; elles semblent plutôt disposées à contretemps, dans un équilibre fragile qui dit autant la beauté que son imminente dissolution.


Nina, 2026, huile sur lin, appartient au registre du portrait, et pourtant la figure échappe à toute assignation stable. Une femme aux cheveux tirés, vêtue d’une veste de sport vert sombre à col zippé, regarde légèrement de côté. Le fond ocre chaud enveloppe la silhouette sans la fondre. Ce qui frappe, c’est la qualité de la présence : le visage est peint avec une précision anatomique presque clinique, la lumière glisse sur le front, les pommettes, le col, et pourtant l’expression reste résolument opaque. Ni tension ni abandon, ni arrogance ni vulnérabilité. Nina est là, pleinement, et entièrement inaccessible.
French Painting (Peinture française), 2026, huile sur toile, l’œuvre éponyme de l’exposition, est la plus spectaculaire des trois. Un jeune homme est assis sur une chaise d’écolier à piétement métallique, les jambes écartées, tenant une guitare acoustique posée en travers de ses cuisses, sans jouer, simplement tenant. Ce qui donne à la toile son caractère immédiatement déstabilisant, c’est la combinaison vestimentaire : un collant gris perle et une veste rembourrée couleur chair dont le matelassage évoque un torse musculaire artificiel, entre l’armure médiévale et le costume de théâtre. Le fond est d’un vert olive sourd, presque poussiéreux, qui ancre la scène dans une temporalité indéfinie. Le jeune homme regarde devant lui avec ce même détachement énigmatique qui traverse l’ensemble de l’exposition, présent et absent à lui-même, acteur d’une scène dont ni lui ni le spectateur ne connaît le texte.

C’est peut-être là l’une des lignes de force les plus persistantes du travail de Borremans : les portraits deviennent natures mortes dès que l’identité se dérobe, et les natures mortes deviennent portraits dès qu’une charge affective s’y loge. Les frontières entre les genres ne s’effacent pas, elles restent lisibles, nommables, mais elles se montrent poreuses, réversibles, traversées en permanence. French Painting est une exposition sur la représentation comme promesse non tenue : magnifiquement construite, impeccablement peinte, et fondamentalement insaisissable.
Michaël Borremans. French Painting
David Zwirner
108 rue Vieille du Temple, 75003 Paris
5 juin – 22 juillet 2026
Eve Kaplan








