Ellen Antico, le chant trouble des Sirens

À la galerie Ruttkowski ; 68, la peintre australienne installée à New York déploie une quatrième exposition personnelle où la chair, le regard et l’esquive composent un théâtre intime. Une méditation sensuelle sur l’acte même de regarder.

Il y a, dans la nouvelle série d’Ellen Antico, quelque chose d’un instant volé. Comme si le flash d’un appareil photographique avait surpris, en pleine bacchanale, une assemblée de corps chérubinesques qui aussitôt se figent, se dérobent, ou répondent au regard avec une effronterie désarmante. Intitulée Sirens, la quatrième exposition personnelle de l’artiste à la galerie Ruttkowski ; 68, présentée au 8 rue Charlot dans le Marais parisien, rassemble une vingtaine de toiles peintes à l’huile et au fusain, où la peinture déborde, frémit, et refuse de livrer ses secrets.

Née à Sydney en 1989, formée à la University of the Arts London dont elle est sortie diplômée en 2019, Ellen Antico vit et travaille à New York. Son œuvre puise dans la peinture de la Renaissance et dans l’opulence charnelle de Rubens, qu’elle relit à l’aune d’une sensibilité résolument contemporaine. Elle célèbre les corps féminins dans toute leur amplitude : chairs généreuses, membres enlacés, peaux confiantes. Sous le pinceau, ces figures se rencontrent dans une intimité qui tient autant de l’étreinte que de la lutte, du jeu que du rituel.

Le titre, Sirens (« sirènes »), agit comme un seuil. Antico convoque ces créatures mythologiques moins pour leur chant fatal que pour leur ambivalence : à demi visibles, à demi immergées, suspendues entre apparition et fuite. Les visages de la série semblent affleurer à la surface d’une eau trouble, comme aperçus dans le miroir d’une flaque ou au fond d’un puits scintillant. Les yeux, les bouches, les mains émergent avec une netteté presque caricaturale, points sensoriels saillants dans une nébuleuse picturale. Tout le reste vacille.

Cette tension entre ce qui se donne et ce qui se dérobe traverse l’ensemble du travail. Les lignes sont frénétiques, presque dessinées avant que d’être peintes. Le fusain affleure sous l’huile, laissant deviner des esquisses, des repentirs, des études d’anatomie inachevées. Certaines zones de la toile restent brutes, comme abandonnées à dessein. Antico assume cet inachèvement comme un parti pris : laisser respirer la peinture, laisser le regardeur achever mentalement ce que le pinceau a délibérément suspendu.

Ce que ces toiles offrent au regard, elles le reprennent aussitôt. Le critique américain Connor Goodwin, auteur du texte d’exposition, parle d’une « conspiration de corps ». La formule est juste : les figures d’Antico semblent comploter entre elles, complices d’un secret qui exclut le spectateur. Certaines, prises sur le vif, se figent dans une stupeur enfantine ; d’autres soutiennent le regard avec un aplomb qui met mal à l’aise.

Sous la légèreté apparente de ces scènes, qui pourraient n’être que la chronique d’une nuit dissolue, se loge une question plus grave. Antico interroge la longue histoire du regard masculin sur le corps féminin en peinture, sans jamais tomber dans la dénonciation frontale. Son geste est plus subtil : il déplace l’enjeu. En donnant à ses figures la maîtrise de leur propre apparition, en les laissant choisir ce qu’elles montrent et ce qu’elles voilent, l’artiste rebat les cartes de la complicité entre regardeur et regardée.

Chez Antico, le trait n’est jamais soumis à la couleur ; il persiste, affleure, refuse de disparaître sous les glacis. Cette coexistence du dessin et de la peinture, héritée des grands ateliers du Cinquecento, donne à chaque toile une qualité d’épure et de chantier permanent. La palette participe du même trouble : roses cendrés, bleus délavés, ocres pâles, et de rares accents vifs, un rouge de bouche, un noir de pupille, qui agissent comme des points de fixation dans cette brume colorée.

Portée par une galerie qui défend depuis Cologne, Düsseldorf, New York et Paris une scène jeune et internationale, cette quatrième exposition personnelle confirme la singularité d’une artiste passée par NADA New York, EXPO Chicago, UNTITLED Miami et Art Brussels, dont le travail circule désormais dans des collections privées d’Asie, d’Europe et des Amériques.

À la sortie de l’exposition, on emporte avec soi le souvenir d’un regard, ou plutôt d’un échange de regards. Les sirènes d’Antico ne chantent pas pour attirer ; elles chantent pour qu’on les écoute autrement. Et leur appel, étrangement, persiste.

Informations pratiques

Ellen Antico, Sirens
Du 24 mai au 21 juin 2026
Galerie Ruttkowski;68
8 rue Charlot, 75003 Paris

www.ruttkowski68.com

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