
Depuis sa création en 1848, le ballon rond ne cesse d’évoluer, de réunir et de faire vibrer toute la planète. Hier soir encore, l’Espagne décrochait sa deuxième étoile mondiale face à l’Argentine, après prolongation, au terme d’une Coupe du monde 2026 XXL, disputée à travers les États-Unis, le Canada et le Mexique. De quoi nous rappeler, une fois de plus, à quel point ce sport dépasse largement les quatre lignes d’un terrain.


Et comme tout fait de société planétaire, le football a aussi infusé l’art, sous toutes ses formes. On pense plus spontanément au 7e art ou à la musique, mais les arts plastiques ne sont pas en reste. On en trouve la trace dès le début du siècle dernier, dans les toiles naïves du Douanier Rousseau. Tour d’horizon des artistes qui se sont laissé inspirer par le sport le plus populaire au monde.
1908 — Henri Rousseau peint le premier grand tableau « foot » de l’histoire de l’art
Impossible de commencer ailleurs. Les Joueurs de football, peint par Henri Rousseau en 1908, est considéré comme l’une des toutes premières œuvres majeures à représenter ce sport encore balbutiant en France. Sur cette huile aujourd’hui conservée au Guggenheim de New York, quatre hommes moustachus en maillots rayés s’ébattent dans un paysage de collines et de ciel bleu, avec cette naïveté onirique si caractéristique du peintre autodidacte. Les postures, un peu raides, et les mains qui semblent vouloir attraper le ballon, ont même fait dire à certains spécialistes qu’il s’agissait peut-être davantage d’une scène de rugby que de football, un doute que Rousseau, disparu six ans plus tard, n’aura jamais permis de lever. Il n’empêche : la toile marque l’entrée du ballon rond dans le grand répertoire de la peinture moderne, à une époque où le football n’était encore qu’un loisir de jeunes bourgeois anglophiles.

1952 — Nicolas de Staël, ébloui par un match nocturne
Le 26 mars 1952, Nicolas de Staël assiste avec sa femme à un match amical France-Suède au Parc des Princes. Le peintre en ressort transformé : dès le soir même, il commence à peindre dans son atelier une série de petites esquisses saisies sur le vif, habité par les couleurs et l’énergie du match. Le mois suivant, il en tirera une quinzaine de toiles, connues collectivement sous le nom des Footballeurs, jusqu’à l’œuvre la plus monumentale de la série, Le Parc des Princes, un immense format de deux mètres sur trois cinquante fait de larges aplats de couleur : bleus, rouges, blancs électriques, qui capturent le mouvement plus qu’ils ne le décrivent. Longtemps restée dans la famille de l’artiste, cette toile a été adjugée 20 millions d’euros chez Christie’s en 2019, un record pour Nicolas de Staël et sans doute l’un des prix les plus élevés jamais atteints pour une œuvre représentant un match de football.


1961 — Picasso façonne son Footballeur en tôle découpée
Boxe et tauromachie restent les grandes passions sportives de Pablo Picasso, mais le football finit lui aussi par s’inviter dans son atelier au tournant des années 1960. Au printemps 1961, dans sa villa cannoise de La Californie, il façonne Footballeur, une sculpture d’un peu plus de 58 cm en tôle découpée, pliée et peinte, représentant un joueur jambe levée, prêt à frapper le ballon. Il en réalisera une variante en céramique quelques années plus tard, aujourd’hui exposée au National Football Museum de Manchester. Entre ces deux pièces, Picasso croque aussi, au fil de quelques dessins et lithographies, des scènes de match traitées avec la liberté formelle qui est la sienne : ballon-soleil, silhouettes réduites à l’essentiel, mouvement pur.


1977 — Marta Minujín détourne le Mundial argentin
En pleine dictature militaire, un an avant que l’Argentine n’organise et ne remporte la Coupe du monde 1978, l’artiste conceptuelle argentine Marta Minujín peint Mi Mundial. La toile met en scène une femme en sous-vêtements, alanguie sur un stade, dans une posture délibérément sensuelle et ironique. Une manière, pour cette figure du pop et de l’art conceptuel sud-américain, de pointer du doigt la place réservée aux femmes dans l’univers hyper-viril du football professionnel de l’époque, et, en creux, le folklore nationaliste qu’un régime autoritaire s’apprêtait à instrumentaliser à travers l’événement sportif.

1998 — Pierre et Gilles subliment Le footballeur blessé
Vingt ans plus tard, la France célèbre sa première étoile mondiale. La même année, le duo Pierre et Gilles, connu pour ses photographies peintes, kitsch et lumineuses, qui transforment stars et anonymes en icônes sacrées, réalise Le footballeur blessé (Frédéric Lenfant). Dans leur esthétique si reconnaissable, entre ex-voto et pop culture, le corps du sportif blessé devient un motif quasi religieux, à mi-chemin entre la statuaire antique et l’imagerie pieuse. L’œuvre a depuis été montrée dans plusieurs expositions consacrées aux liens entre foot et art contemporain, notamment à Pantin en 2018.

2018 — Auréole, quand SLip et P2J réinventent les tableaux de maîtres
Pour les vingt ans de France 98, l’artiste lyonnais SLip et le collectif de podcasteurs P2J (Passement de Jambes) imaginent Auréole, un musée virtuel entièrement dédié au football. Le principe : détourner avec humour une trentaine de toiles de maîtres, de la Renaissance au XIXe siècle, en y glissant des références footballistiques, de Platini à Zidane en passant par Falcao. Présentée en ligne puis lors d’une exposition physique au Ground Control à Paris à l’été 2018, la série assume un regard à la fois tendre et espiègle sur le monde du ballon rond, en le confrontant à l’histoire de la peinture classique.


Souvenirs, Jeune astronome en 1685, Olivier van Deuren

2024 — Clotilde Jiménez et El Buen Brody
Artiste américaine installée à Mexico, Clotilde Jiménez travaille le collage, la céramique et la peinture autour des questions de corps noir, de genre et de masculinité. Sa série El Buen Brody, développée entre 2023 et 2024, met en scène des figures sportives fragmentées et recomposées, dans son style de collage si particulier, mêlant papiers découpés et matières mixtes. Repéré par la galerie Mariane Ibrahim, son travail a d’ailleurs valu à l’artiste d’être sélectionné pour illustrer les affiches artistiques des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, nouvelle preuve du lien étroit qui unit aujourd’hui grands événements sportifs et création contemporaine.


2026 — le foot, muse toujours vivante
Cette édition 2026 de la Coupe du monde, la première à réunir 48 équipes à travers l’Amérique du Nord, a une nouvelle fois donné lieu à une explosion créative. Parmi les propositions les plus commentées : le projet viral Art But Make It Sports, où le créateur américain LJ Rader a passé le tournoi à rapprocher, image par image, des instants de jeu marquants : une embrassade, une tête victorieuse, un but, de tableaux et sculptures célèbres, de Kandinsky à des photographies de sculpture est-allemande. Une manière ludique de montrer que la grammaire visuelle du sport et celle de l’histoire de l’art se recoupent parfois de façon troublante. Plus largement, la scène des illustrateurs et designers contemporains, à l’image du Nigérian Mayowa Alabi (alias Shuta Bug), continue de s’emparer du sujet à travers l’affiche, l’illustration digitale et le design graphique, preuve que l’inspiration foot-art ne s’est jamais aussi bien portée qu’en cette année de Mondial.





Du Douanier Rousseau à la génération Instagram, plus d’un siècle sépare ces œuvres, et pourtant, un même fil les relie : la fascination pour ce moment suspendu où onze joueurs, un ballon et des millions de regards se rencontrent sur un rectangle de pelouse. Preuve, s’il en fallait une de plus, que le football n’est pas qu’un sport : c’est aussi, depuis longtemps, un formidable sujet d’art.








