

Dans l’agenda dense de la fashion week parisienne, une poignée de labels indépendants ont fait entendre leurs voix. EgonLab, Lemaire, 3.Paradis et Jeanne Friot : quatre approches de la mode, quatre façons d’habiter Paris.


EGONLAB
Florentin Glémarec & Kévin Nompeix – SS27


Depuis leur appartement du XIe arrondissement transformé en showroom pendant le Covid et depuis le prix Pierre Bergé de l’ANDAM, Florentin Glémarec et Kévin Nompeix ont construit EgonLab avec précision.


La collection printemps-été 2027 marque une inflexion significative dans cette trajectoire.


L’inspiration vient d’un endroit inattendu : les espaces liminaux, ces zones de passage désertées, couloirs interminables et halls fluorescents popularisés notamment par le film Backrooms sorti en 2026.
Ce no man’s land esthétique, qui appartient autant à l’inconscient collectif des millennials qu’à une certaine mélancolie post-numérique, a conduit le duo vers une question qu’ils formulent ainsi : comment trouver la paix dans le chaos ?


La réponse stylistique est saisissante. Le tailoring d’EgonLab : historiquement construit sur une précision presque architecturale, se dépouille de son volume. Les vestes ont vu leurs doublures être supprimées pour que le tissu épouse le corps comme une seconde peau, systématiquement glissées dans les pantalons et shorts à taille haute.




La saison tient dans un mot que Kévin Nompeix emploie lui-même : « coquette-core ». Les cravates se transforment alors en plastrons rayés sur le devant d’une chemise boutonnée.


Le concept ne s’arrête pas ici. Les cols popeline se glissent dans des vestes en denim.


Et des t-shirts se fondent dans des blousons casual.




Des robes viennent aussi enrichir la collection, poussant la coquetterie à son paroxysme.


Les détails foisonnent. Les sacs imposants viennent compléter des silhouettes dépouillées. Pareil pour des couvre-chef qui s’imposent au gabarit. Le vêtement se retire pour laisser briller l’accessoire.




Un soin particulier est aussi accordé aux souliers. On y passe d’un extrême à l’autre. Des tongs aux bottes massives, EgonLab touche à tout et toujours avec une extrême précision.




Les lunettes de soleil sont présentes sur presque chaque look. Massives et sombres, elles attirent le regard, marquent le visage.




LEMAIRE
Christophe Lemaire & Sarah-Linh Tran – SS27


Il faisait 36 degrés dans les rues de Paris. L’Opéra Bastille offrait un contrepoint parfait : fraîches, traversées par une acoustique qui transformait le moindre pas en événement.


C’est dans ce cadre que Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran ont présenté leur collection printemps-été 2027.
Côté vestiaire, la collection se déploie dans un luxe de sensations textiles. Poids de tissu variés, impressions, superpositions. Le mot qui revient le plus dans les notes du défilé est « contemplation » et effectivement, ces vêtements invitent moins à l’action qu’à l’observation. Une veste portée sur une chemise, un pantalon large à pinces dont la matière ondule légèrement à la marche, Lemaire mise sur des looks structurés et droits.




Ce que le duo réussit cette saison, c’est de rendre tangible l’idée de quiet luxury sans jamais la nommer, parce que nommer une chose, c’est souvent la figer. La collection SS27 de Lemaire est un murmure très précisément articulé, dans une salle qui amplifie chaque son.


3.PARADIS
Emeric Tchatchoua — SS27


Au cinéma Max Linder Panorama, dans le IXe arrondissement, la salle s’est faite noire avant même que le premier mannequin n’apparaisse. Emeric Tchatchoua a choisi d’introduire sa collection printemps-été 2027 par un court-métrage de fiction : les protagonistes à l’écran portant déjà les silhouettes de la saison, esquissant les contours d’un récit que le défilé allait ensuite prolonger dans l’espace réel. Le titre de la collection : « Peacemakers ».




L’homme que Tchatchoua habille depuis dix ans, depuis ces premières années de formation à Montréal, depuis ce retour à Paris dans le XVe arrondissement de son enfance, est un homme qui réfléchit autant qu’il s’habille. La colombe, symbole fondateur de 3.Paradis (hommage au frère disparu du créateur), revient cette saison sur des pantalons amples dans un contraste entre humanisme et coupes urbaines.


Ce qui distingue Tchatchoua dans le paysage du streetwear premium français, c’est précisément ce refus de la facilité. Là où d’autres labels de sa génération auraient capitalisé sur la notoriété acquise auprès de Kylian Mbappé, Lewis Hamilton ou Justin Bieber pour aller vers un produit plus commercial, 3.Paradis approfondit son territoire conceptuel.


La transition de l’obscurité de la salle vers la lumière du podium était l’une des scénographies les plus réussies de cette Fashion Week. Un choix qui dit tout : pour Tchatchoua, le vêtement n’est jamais simplement un vêtement. C’est un chapitre d’une histoire en cours.
JEANNE FRIOT
Jeanne Friot — SS27


Au Palais de Tokyo, dans le XVIe arrondissement, le défilé commence par un son : des cris. Puis une femme surgit en courant dans une robe blanche dont les volumes évoquent une robe de mariée qui aurait décidé de prendre ses jambes à son cou. Les sangles et les attaches qui parcourent la pièce accentuent cette impression de mouvement suspendu, de quelqu’un qui s’extrait de quelque chose. C’est l’ouverture de la collection printemps-été 2027 de Jeanne Friot : construite comme un récit de libération en deux temps : le blanc, puis le noir.


Jeanne Friot fait partie de ces créateurs dont l’engagement n’est pas un argument de communication mais une conviction qui structure chaque collection. Ce qu’elle explore cette saison, c’est le mot « hystérique » : terme historiquement utilisé comme insulte contre les femmes différentes, celles qui débordaient des cadres. La créatrice veut en faire quelque chose de positif, un outil de réhabilitation. Ses inspirations sont ces artistes qui ont été enfermées parce qu’elles n’entraient pas dans les cases.




La progression chromatique du défilé est narrative. Le blanc des premières silhouettes pur, presque clinique, s’écaille progressivement. Quelques inscriptions noires troublent la monochromie.


Puis le noir s’impose. Les huit derniers looks plongent dans une atmosphère plus sombre, plus dense. L’un d’eux attire particulièrement l’attention : une robe courte entièrement recouverte d’éléments texturés évoquant des plumes ou des écailles, portée avec des lentilles blanches donnant au regard une dimension presque irréelle. C’est l’image finale du défilé, son point d’aboutissement : la transformation accomplie.


Ce qui est remarquable dans le travail de Jeanne Friot, c’est la cohérence entre la forme et le fond. Le défilé non-genré, le choix du Palais de Tokyo (un lieu associé à l’expérimentation artistique plutôt qu’au calendrier commercial), la bande-son construite à partir de voix féminines : tout converge. Dans une Fashion Week où les marques se demandent souvent comment faire du bruit, Friot se demande comment faire sens.




Il serait tentant de chercher un fil rouge esthétique entre ces quatre collections. Ce serait passer à côté de ce qui les unit vraiment : l’attention portée à la narration, la conviction partagée que la mode peut et doit porter un propos.








